dimanche 31 mai 2015

Du temps de cerveau pour... une nouvelle caisse de vingt sains

La maternité était au dixième étage mais des ascenseurs express la desservaient et entre le moment où les parents arrivaient à l'accueil au rez-de-chaussée et celui où la future mère était installée dans sa chambre, il ne s'écoulait que quelques minutes. C'était vraiment une organisation très efficace.
Très sécurisante aussi. C'est en tous cas ce que s'étaient dit les parents du futur petit Kiloï en choisissant cette maternité. 
Il n'y avait pas vraiment le choix évidemment, car c'était la seule de la ville, mais ils auraient pu déménager et aller dans la ville d'à côté. Mais à quoi bon ? Toutes les maternités étaient gérées par la Compagnie. Et puis ils aimaient bien cette ville.

Ils savaient déjà que leur enfant serait un garçon, lui avaient déjà affecté un nom compatible avec sa future carrière de médecin, et connaissaient son profil. Il arrivait bien de temps en temps qu'un enfant naisse sans être conforme à la commande lors de la conception, mais c'était très rare et cela se limitait à une couleur d'yeux un peu décalée vers le rouge, ou à des cheveux moins bouclés que prévu. Jamais d'erreur sur les capacités intellectuelles naturellement. C'était trop important pour la Compagnie et sa planification.

Trente deux minutes après leur arrivée, Kiloï naissait. Après un rapide examen du bébé, le médecin les félicita pour avoir suivi un processus en tous points conforme aux prévisions, et il leur donna leur billet de sortie. Les deux parents rayonnaient. Ils reprirent l'ascenseur express pour le rez-de-chaussée, passèrent à la caisse pour toucher leur indemnité et repartirent chez eux. Il ne restait plus qu'à attendre un appel de la Compagnie pour un autre enfant, puisque tout s'était bien passé et dans les délais. La mère se reposa un peu, car malgré les progrès de la médecine, c'était toujours un peu fatigant d'accoucher. Le père se mit au travail devant son écran mais déboucha quand même une bouteille d'alcool instantané. 

Et Kiloï au fait ? Vous vous demandez peut-être ce qu'il faisait pendant ce temps ? Et bien il dormait. Au onzième étage de l'hôpital comme tous les nouveaux-nés jusqu'à ce qu'ils puissent marcher. C'était l'étage le plus joyeux de tout le bâtiment. On y entendait des cris de bébés, des gloussements de bambins et des rires de petits enfants. Afin de ne pas perturber les autres étages, les planchers et les plafonds avaient été soigneusement insonorisés. Les personnels qui travaillaient ici vingt-quatre heures sur vingt-quatres étaient doux et souriants. Ils n'étaient pas autorisés à quitter l'étage, au risque de contagion et un espace d'habitation leur y était réservé. Il n'y avait que des jeunes ici. Quand ils vieillissaient trop, on les mutait au douzième étage avec les enfants qui savaient marcher.

Pendant l'année que Kiloï allait passer ici, on le gâterait mais on le testerait également en permanence. Certains enfants passaient d'ailleurs directement au treizième étage, mais ils étaient rares. Kiloï ne serait pas de ceux-là, tous le savaient. C'était écrit sur sa fiche de suivi à partir de son profil initial.

Lorsque Kiloï réussit brillamment tous les tests, sur toute la durée de son année ici, la Compagnie décida pourtant de le promouvoir directement au treizième étage. Une croix fut cependant ajoutée sur sa fiche car il n'aurait pas dû avancer aussi vite. Un point rouge fut également ajouté sur la fiche de ses parents. Ils ne recevraient jamais plus de commande d'enfant. La Compagnie n'aimait pas le hasard et cherchait à le limiter le plus possible. Normalement le douzième étage était consacré aux apprentissages de base, comme lire, écrire et compter. Certains y passaient pas mal d'années car on n'avait pas besoin qu'un marouchifleur par exemple en sache plus, mais en général trois années suffisaient. Le douzième étage était normal. Pas de cris, pas de gloussements, pas de rires. Une image en réduction de la société en fait. Pas besoin de cloisons insonorisées. Tout le monde était studieux ou jouait studieusement. On voyait bien que l'étage ne servait qu'à laisser les enfants grandir un peu avant de les mettre au treizième.

Kiloï, en arrivant directement au treizième étage fut perturbé pendant une semaine, mais il s'adapta tout de suite après. Un temps remarquablement court pour ce type de passage forcé. Décidément il promettait et la Compagnie redoubla les sécurités autour de lui, afin qu'il ne pollue pas les autres. Kiloï savait déjà lire, écrire et compter, sinon ils ne serait pas passé ici directement, mais démontra des aptitudes exceptionnelles pendant ses années d'école. Alors que tous les autres gravissaient normalement les étages jusqu'au dix-huitième, Kiloï sauta encore plusieurs étages.

Au dix-huitième s'opéraient les choix majeurs. Les jeunes etudiants étaient maintenant de jeunes adultes, sauf Kiloï qui n'avait même pas commencé sa puberté. Ses camarades le regardaient bizarrement et la Compagnie avait ajouté tellement de commentaires sur sa fiche qu'elle en était devenue presque illisible. Cet étage était normalement  consacré à la formation des couples et tous s'y activaient avec détermination, assiduité et un sens certain du détail. C'était un étage particulier. On ne devait y rester qu'une année exactement, puis on passait devant la commission finale. La plupart des etudiants étaient alors en couple, et comme leurs profils correspondaient aux prévisions, il étaient envoyés directement au vingtième étage, pour une lune de miel d'une semaine avant de redescendre au rez-de-chaussée pour gagner le logement qui leur était affecté par la Compagnie. Les rares dont les profils ne convenaient pas étaient jetés directement dans le vide-ordures et se retrouvaient au sous-sol pour être étudiés puis récupérés ou incinérés suivant les cas. Ceux qui n'avaient pas formé de couple étaient renvoyés au onzième étage pour s'occuper des enfants et trouver un partenaire.

Lorsque Kiloï arriva devant la commission finale, il n'avait évidemment pas formé de couple, tout en ayant quand même passé une année très instructive sur ce plan. La Compagnie prit une décision rare, après avoir tout bien vérifié, et Kiloï fut envoyé au neuvième étage.

Le neuvième étage était quasiment vide. Chacun habitait dans une partie différente et personne ne voyait les autres. Personne ne savait même s'il y avait d'autres occupants a l'étage. Kiloï aménagea dans son espace un laboratoire qu'il équipa progressivement de tout ce qu'il souhaitait. La Compagnie ne demandait jamais d'explications. Elle se contentait de lui demander - comme aux autres ? - ce qu'il découvrait. Et Kiloï était très créatif. Il le resta pendant les vingt ans ans qu'il passa à cet étage. De temps en temps une femme descendait du onzième étage pour assurer ses besoins, mais il n'y tenait pas vraiment. De toutes façons, la Compagnie avait déjà stocké tous ses gènes et n'avait pas besoin de lui pour en tirer quelque chose, si nécessaire.

Un soir, pendant que Kiloï était au lit, celui-ci descendit d'un étage et lorsqu'il se réveilla le lendemain, il était dans un nouvel environnement. Il s'habilla et sortit de la pièce. Un ambassadeur de la Compagnie l'attendait et lui expliqua en quelques phrases qu'il venait d'être recruté pour faire partie des ambassadeurs, ceux qui dirigeaient la Compagnie. Kiloï eut l'air un peu surpris mais il suivit son interlocuteur à travers le dédale des couloirs. C'était visiblement l'étage administratif. Kiloï rencontra plusieurs personnes, en chair et en os. Il en avait le tournis. Puis on lui demanda de descendre au septième étage. Il pourrait y rester aussi longtemps qu'il le voudrait mais après il devrait descendre au sixième où l'attendait son poste de travail.

Le septième étage était une sorte de paradis où tout semblait possible. Tous les désirs semblaient pouvoir être exaucés ici, se dit-il. Il y resta trois jours, puis il décida que c'était un peu ennuyeux à la longue et il entra dans l'ascenseur et se prépara à appuyer sur le bouton du sixième étage. Mais il n'y avait pas de bouton 6. Ni aucun autre d'ailleurs. Les portes se refermèrent et l'ascenseur descendit. Kiloï eut l'impression que le voyage durait plus longtemps que pour un étage normal. Et quand il arriva, il sut qu'il n'était pas aux sixième mais plus bas. Le directeur qui l'accueillit lui expliqua qu'il se trouvait au deuxième étage. Son bon dossier et son comportement réservé au septième lui avait permis de descendre plus vite les étages. Il lui souhaita la bienvenue dans le club très fermé des directeurs et l'accompagna jusqu'à son espace. Kiloï allait devoir diriger les étages 11 à 19. C'était un poste important pour la Compagnie. Il avait un ascenseur privé qui lui permettait d'aller partout, sauf au premier étage..

Kiloï resta directeur vingt ans. Sous sa conduite, l'hôpital fut amélioré de manière tellement visible que des couples venaient maintenant de partout pour accoucher ici. Et le nombre d'étudiants jetés au vide-ordures fut tellement réduit qu' on pût même réutiliser le sous-sol pour en faire un espace de détente commun à tous les étages.

Kiloï commençait à s'ennuyer après toutes ces années, quand on lui demanda de descendre au premier étage. Il prit l'ascenseur, dans lequel un bouton venait d'apparaître, et il arriva dans une pièce blanche, presque entièrement vitrée. La pièce était vide, à part un bureau et un siège. Il s'assit et regarda l'unique écran qui y était posé. Un vieil homme le regardait, d'une autre ville certainement. Il devait déjà l'avoir vu auparavant mais ne s'en souvenait pas. L'homme parla longtemps à Kiloï puis appuya sur un bouton et sortit de la pièce en tous points identique à la sienne. Kiloï regarda autour de lui. La ville s'étendait de tous côtés, à perte de vue. Blanche et grise, blanchâtre et grisâtre plutôt. L'autre ville aussi.

Alors Kiloï sut qu'il était dorénavant le seul pour diriger la Compagnie. Il avait toujours su que ce moment arriverait. Il allait maintenant falloir qu'il trouve un remplaçant, ici ou dans une autre ville. Mais il fit rapidement le tour de tous les premiers étages de tous les immeubles de la Compagnie. Tous étaient vides bien entendu. Il n'y avait plus que lui. Les autres étaient partis. A moins qu'il n'y en ait eu qu'un ?  Kiloï sortit alors de sa poche le petit tube réfrigéré qui ne le quittait jamais. Il ne voyait que cette solution. Se cloner. Mais pas ici, naturellement. Dans une autre ville très loin. Il en choisit une au hasard et y envoya le tube. 

Il ne lui restait plus qu'à attendre. Heureusement le septième étage lui était maintenant entièrement réservé ! Pourvu que son clone ne soit pas aussi précoce que lui, se dit-il en piquant une tête dans la piscine.

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