En pleine sympathie avec les candidats au Bac (le premier diplôme de l'enseignement supérieur) qui planchent aujourd'hui sur l'épreuve de philo, j'ai choisi un sujet (série S) et je m'y suis collé, plein de vrai désir.
Mise à jour : Comme le Ministère de l'Education est organisé un peu n'importe comment, les sujets qu'il a distribué ce matin aux médias étaient ceux d'hier en Guyane... J'ai donc disserté sur un sujet pour la Guyane. Aujourd'hui les L de métropole ont disserté sur "le désir est-il par nature illimité ?" Un sujet différent mais ma conclusion reste valable pour ce sujet aussi !
Le désir nous éloigne-t-il du vrai ?
Une question appelle des réponses. Cette question en particulier cherche à mesurer la distance entre le désir et la vérité, et plus que la distance, la vitesse même avec laquelle ces deux concepts s'éloigneraient l'un de l'autre. Ou plutôt la vitesse avec laquelle le désir, maître des lieux, nous empêcherait d'atteindre la vérité. Toute question peut être arbitrairement tranchée dans un sens ou dans un autre, mais ni le désir ni la vérité ne sont univoques, c'est ce que j'argumenterai ici, en m'identifiant au "nous" de la question. Le moi est haïssable mais, en tenant cette plume, je représente ce "nous" englobant. Ma réponse repose sur une certaine approche de la vie, et de la place du désir et du vrai dedans, et sur une justification de cette approche.
Le désir semble supposer qu'on n'a pas encore atteint son objectif. Il cache une intention, consciente ou inconsciente, vers un but connu ou inconnu. Cela fait déjà quatre combinaisons possibles. Ce nombre augmente considérablement si l'on multiplie par d'autres facteurs : le type de désir, bien que la psychanalyse nous enseigne qu'il n'y a de désir que sexuel et issu de notre histoire personnelle : l'objet du désir, obscur ou non ; le caractère atteignable - réel - ou non du désir ; l'importance vitale du désir pour notre propre vérité ou une vérité sublimée ; sa durée dans le temps entre une impulsion incontrôlée et fugace et la lente construction d'un désir profond ; ou la distance entre nous et l'objet du désir comme l'a si bien dit Polyeucte à l'acte I, scène 1 de la pièce éponyme de Pierre Corneille "Et le désir s'accroit quand l'effet se recule", lapsus freudien avant l'heure qui fut d'ailleurs corrigé ensuite par des éditeurs prudes et voulant cacher leurs désirs, au grand dam des acteurs qui adorent dire cette tirade avec emphase. Le désir est donc multiple. Tous nos désirs ont-ils vocation à se réaliser ? Tous nos actes doivent-ils être guidés par le désir ? Dans l'instant, au moment où le désir émerge, on pourrait être tenté de le croire. Mais après ? Lorsque la vague du désir est passée sur le sable et que le ressac efface les traces de nos pas sur les sillons de notre mémoire, que reste-t-il de nos désirs ? Le temps est intimement lié au désir, comme cette vague qui submerge les grains de sable que nous sommes. Mais nous ne sommes pas guidés que par nos désirs, comme le pensent certains philosophes. Descartes ou Pascal nous parlent de raison et de religion, Kant de modèle moral et Freud de bataille intérieure. Les désirs qui concernent des choses vraies ne peuvent pourtant pas tous être réduits à des objets réels, comme le nouveau téléphone "intelligent" à la mode. En l'instance, le vrai est une dimension bien au-delà du réel et il faut de l'audace, toujours de l'audace pour s'y confronter. Opposer le désir au vrai, c'est vivre dans le fantasme. La vérité ne peut se satisfaire du fantasme, collectif ou individuel. Le "nous" est d'ailleurs ambigu dans ce contexte, puisqu'il fait référence à un désir intime et plus ou moins secret, ou à un désir collectif, lié à une communauté ou à un élan de foule, forcément éphémère ou nostalgique. Le vrai désir a besoin de vérité comme objet.
Le vrai fait pourtant peur. Il attire, comme la lumière fascine les papillons de nuit que nous sommes. Mais il y a tellement de lumières de couleurs différentes, allumées soit par les créateurs des Lumières, soit par des naufrageurs qui désirent nous attirer sur les récifs de l'intolérance et de leur vrai à eux, construit contre le vrai des autres. Comment choisir Le vrai, comment orienter ses désirs, comment les suivre avec confiance ? Le vrai est une poupée russe. Lorsque Clément Marot écrit son poème "A une Damoyselle malade", il pose un problème à tous ceux qui veulent le lire, le traduire dans leur vérité à eux, puisqu'il dit publiquement un désir intime. Lorsque Douglas Hofstadter tire de ce poème cette réflexion sur les différents niveaux de vérité dans "Le ton beau de Marot", presque vingt ans après avoir disséqué la notion de vrai et de vraisemblable dans "Gödel Escher Bach", il mesure l'intensité de la distance entre le vrai et l'intention. Lorsque Voltaire écrit à propos du poète "Clément Marot a rapporté deux choses d’Italie : la vérole et l’accord du participe passé... C’est le deuxième qui a fait le plus de ravages !", il ne se moque pas de la vérité historique, il la replace également dans son contexte, son désir de compréhension de la grande vague qui façonne notre vérité d'aujourd'hui, quel que soit notre époque. Le vrai, de par son caractère transitoire peut déclencher chez nous l'envie - le désir - de l'atteindre à tout prix. Et lorsque ce n'est pas possible, car le vrai est trop ambitieux et le désir trop gourmand, le décalage entre désir et vérité du réel nous entraîne alors vers des rivages dangereux. Comme transformer son désir en intention maladive pour aller dans une direction impossible, mais vraie dans nos têtes embrumées par l'ivresse d'un flacon plein de désir. Le fanatique brûle de fantasmes qu'il prend pour des désirs, et la vérité absolue ne lui importe plus. Seule compte la vérité inventée par son désir.
Alors, le désir du vrai est le seul qui compte. Soyons ambitieux et surtout audacieux. Cette vérité qui nous attire vers le bonheur est la plus importante, sans lien avec le bon, avec l'heure ou pire avec ce bien-être que les marchands du Temple nous vendent à toute heure comme un remède miracle à l'absence de désir et à la tristesse d'une vérité déprimante. Le vrai, c'est le bonheur pour moi, et tout ce qui permet de s'en rapprocher et de rapprocher les autres de celle vérité simple, pour nous tous. Le désir, tout en satisfaisant nos pulsions, est le chemin qui nous permet d'espérer cette vérité. Bien loin de nous en éloigner, le désir est tourné vers le vrai et nous en rapproche. Le vrai désir, bien sûr. Savoir reconnaître le faux désir immédiat ou implanté par des manipulations diverses - et tellement bien décrites dans le Petit traité de manipulation mentale pour les honnêtes gens - et savoir reconnaître les fausses vérités vers lesquelles le faux désir nous entraîne, donc les vérités dont il peut nous éloigner, telle est la question. Être ou ne pas être philosophe, voici le seul débat possible. Désirer réussir l'épreuve de philo est-il un vrai désir profond, personnel et non inculqué ? Si oui, alors, ce désir nous entraîne vers la vérité absolue : la note au Bac. Le monde n'est pas binaire, même quand il est noté sur vingt, et le Vrai réside dans notre capacité à lutter pour lui, à le désirer et à agir. Passer de l'idée à l'action est l'étape clé. Je disserte donc je suis, je désire donc je suis.
Depuis le 8 mai 2017 et encore plus depuis la dissolution de 2024, un blog nouveau style
(du 6 mai 2012 au 7 mai 2017 ? le quinquennat de François Hollande au jour le jour) : International, France, politique, science, francophonie, et même du temps de cerveau disponible de temps en temps pour des nouvelles
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mercredi 15 juin 2016
mardi 14 juin 2016
Retour sur la Terre, Alf, Alf
Que dirait un extra-terrestre en arrivant aujourd'hui sur la Terre, en France ? Un jour de violences banales comme un autre, avec son lot de protestations et de crimes. Mais encore ?
Si notre ET est féru d'actualité brûlante, il pensera terrorisme, grèves et foot, trois mots qui ne vont pas ensemble, mais qui se retrouvent dans un bordel ambiant. Comme si chacun des habitants de cette foutue planète était schizophrénique avec de multiples personnalités qui l'emportent dans des comportements très différents : des syndicalistes de la CGT qui n'arrivent pas à négocier (à tarif avantageux) des trains en grève ou des autocars frileux pour venir manifester contre la loi Travail aujourd'hui, demandant à leurs collègues d'être encore plus jaunes que d'habitude ; des policiers débordés sur toutes sortes de fronts et qui n'arrivent plus à se protéger eux-mêmes ; des lycéens en grève à la veille de l'épreuve de philo du bac, des supporters de foot partagés entre la violence des tacles dans leur jeu favori et les violences des autres supporters...
Si notre ET était féru de politique il se marrerait devant les mouvements picrocholins des prétendants au trône présidentiel à droite, à gauche et dans le néant des Verts. Même Gua(i)no se présente à la primaire de la droite, c'est dire.
Si notre ET était féru de mémoire, il aurait une pensée pour les anniversaires des morts de l'auteur entre autres de la musique de la panthère rose, Henry Mancini, et de Jorge Luis Borges, immense auteur labyrinthique et qui a inondé nos yeux de livres et de sable, décédé jour pour jour quatre ans après la fin de la guerre des Malouines, perdue par son pays, l'Argentine, contre les anglais. Les anglais qui ont mal célébré soit dit en passant le faux anniversaire de leur Reine avec des ratés du côté de Marseille, avant de voter dans deux semaines pour ou contre le Brexit. En hommage à ce vote d'ailleurs, une petite chanson pour vous, les anglophones approximatifs :
Mais surtout, cet ET arriverait juste après le décès de l'acteur qui a joué Alf (il y a trente ans), l'ex-homme le plus petit du monde, car un vrai acteur se cachait sous cette (adorable ?) peluche.

Si notre ET est féru d'actualité brûlante, il pensera terrorisme, grèves et foot, trois mots qui ne vont pas ensemble, mais qui se retrouvent dans un bordel ambiant. Comme si chacun des habitants de cette foutue planète était schizophrénique avec de multiples personnalités qui l'emportent dans des comportements très différents : des syndicalistes de la CGT qui n'arrivent pas à négocier (à tarif avantageux) des trains en grève ou des autocars frileux pour venir manifester contre la loi Travail aujourd'hui, demandant à leurs collègues d'être encore plus jaunes que d'habitude ; des policiers débordés sur toutes sortes de fronts et qui n'arrivent plus à se protéger eux-mêmes ; des lycéens en grève à la veille de l'épreuve de philo du bac, des supporters de foot partagés entre la violence des tacles dans leur jeu favori et les violences des autres supporters...
Si notre ET était féru de politique il se marrerait devant les mouvements picrocholins des prétendants au trône présidentiel à droite, à gauche et dans le néant des Verts. Même Gua(i)no se présente à la primaire de la droite, c'est dire.
Si notre ET était féru de mémoire, il aurait une pensée pour les anniversaires des morts de l'auteur entre autres de la musique de la panthère rose, Henry Mancini, et de Jorge Luis Borges, immense auteur labyrinthique et qui a inondé nos yeux de livres et de sable, décédé jour pour jour quatre ans après la fin de la guerre des Malouines, perdue par son pays, l'Argentine, contre les anglais. Les anglais qui ont mal célébré soit dit en passant le faux anniversaire de leur Reine avec des ratés du côté de Marseille, avant de voter dans deux semaines pour ou contre le Brexit. En hommage à ce vote d'ailleurs, une petite chanson pour vous, les anglophones approximatifs :
Stayin' Alive (qu'on peut prononcer aussi Stay or Leave)
Mais surtout, cet ET arriverait juste après le décès de l'acteur qui a joué Alf (il y a trente ans), l'ex-homme le plus petit du monde, car un vrai acteur se cachait sous cette (adorable ?) peluche.

Et comme tout le monde le sait, les chats sont d'origine extra-terrestre venus ici pour nous conquérir sans qu'on s'en rende compte. Il est donc vraisemblable que notre ET en goguette soit aussi un chat. Il peut enfin respirer car Alf adorait les chats, dans tous les sens du terme, surtout au barbecue ou en sandwich. La Terre est donc maintenant plus sûre pour ces ET. Tant mieux, voici au moins un point positif !
lundi 13 juin 2016
Racisme anti-homos
L'horreur a encore frappé. Cette fois à Orlando aux USA dans une boîte gay (LGBT plus exactement). Une cinquantaine de morts, avec un seul terroriste, qui s'est revendiqué de Daesh juste avant de passer à l'acte. Au-delà des réactions dignes ou indignes à ce drame quelques réflexions sur le racisme.

Les armes ?
Ça s'est passé aux USA, le pays de la vente libre des armes et de l'omniprésence du lobby des armes. Il y a ceux qui dénoncent cette "liberté" comme source de violences et ceux qui œuvrent au contraire pour une généralisation des armes pour que chacun puisse "se défendre". C'était déjà un facteur clivant dans la campagne en cours, cela le deviendra pas encore. Sauf que le con qui a tiré avait un permis officiel en tant que vigile professionnel... Aimeriez-vous vivre dans un pays (avec vos enfants) où les armes sont partout, genre western spaghetti sans sauce mais avec Trump comme juge de paix ?
La violence ?
La violence fait partie de l'Homme, dit-on. Savoir la dominer ou au moins la contrôler est pour moi ce qui devrait nous distinguer des bêtes et des cons. La violence a besoin d'exutoire. A une époque, celle du flamboyant Freud, on croyait que le transfert réglait ce genre de pulsions en transformant la violence sexuelle en actes créatifs. Est-on encore dans ce moment de l'Histoire ? Ne sommes-nous pas plutôt dans une époque de sur-consommation qui nous pousse moins à créer qu'à subir ? Et donc un monde où les gens qui deviennent amok sont de plus en plus fréquents ? Quelle autre issue trouvent-ils ?
L'homophobie ?
Parmi tous les racismes, l'homophobie est un des plus larvés. On en parle moins que des autres, ou alors du bout des lèvres. En France seul un journal ce matin utilisait le mot homophobie, les autres parlaient de terrorisme ou d'autres mots neutres (qu'il est horrible de pouvoir écrire ce que vous venez de lire, comme si ces mots étaient devenus banals). Les anti-gays comme le con d'Orlando peuvent invoquer toutes les causes qu'ils veulent, comme celle des islamistes qui condamnent l'homosexualité dans la plupart des pays musulmans, en fait ils ne font que cacher leur refoulement sous un manteau bien troué. L'homophobie est plus souvent latente que les autres racismes, souvent même acceptée comme bénigne ou alors ignorée. Une définition de l'Autre (l'étranger, l'ennemi...) qui est réflexive puisque l'Autre nous ressemble alors tellement que ne pas l'aimer c'est se rejeter soi-même.
Les racismes ?
Chez l'Homme il n'y a pas de races mais des racismes. Les plus connus sont contre la couleur de la peau (les noirs), la religion (les juifs, les musulmans, les chrétiens), le style de vie (les roms), l'origine géographique (les maghrébins) ou le genre (les femmes). Certains imaginent que le racisme homophobe n'est pas un racisme. Pourtant c'en est un sans aucun doute. Le raciste, qu'il soit anodinement méprisant ou profondément haineux) mélange souvent plusieurs racismes afin de rebondir de l'un sur l'autre, c'est pratique. Il devient dangereux quand il est monomaniaque, comme le con d'Orlando, car cela facilite le passage à l'acte violent. Parler de racismes pour tous ces cas est salutaire, car cela nie toute échelle de valeur comme s'il était plus ou moins "bien" d'être ce type de raciste plutôt qu'un autre.
La terreur ?
Un acte de violence absolue et désespérée comme celui d'Orlando est un acte de terreur, visant à imprimer le mot terreur dans tous les cerveaux des autres humains. Nier cette dimension est une autre manière de participer à cette progression par à-coups de la terreur, ce poison violent.
Alors les mots sont souvent inutiles. Et pourtant il faut les écrire et les lire, les dire et les entendre. C'est une forme de catharsis. Une manière de ne pas devenir un troll.
dimanche 12 juin 2016
Du temps de cerveau pour... Une nouvelle couleur corail
Kiwa était cartographe comme son père avant lui et comme tous les hommes de sa famille. Il était encore jeune et se cantonnaità des tâches simples de copie et de mise au propre. Un travail jugé inutile et vain par beaucoup de ses camarades, "comme à chaque génération" lui avait souvent dit son père, avant de partir coanguler.
Kiwa n'avait pas eu le choix. Personne n'avait le choix ici de toutes manières. La reproduction des métiers de père en fils était au cœur de la société sur leur planète. L'immobilisme était la règle. Dans tous les domaines. Ses amis étaient cultivateurs ou charpentiers, d'autre pêcheurs, médecins ou professeurs. Des métiers objectivement utiles. Il faut dire que Corail était une planète qui poussait à l'immobilisme. Corail était en effet une planète parfaite pour y vivre à un rythme indolent. La planète n'était que mer, plages et arches-ponts.
La mer était omniprésente, il n'y avait jamais d'endroit où elle était invisible. Il fallait s'enfermer dans une pièce aveugle pour ne pas la voir. Il y en avait très peu d'ailleurs, seulement pour certains métiers (les pauvres !), et ne pas pouvoir regarder la mer en tournant sur soi-même était rarissime et considéré comme un signe de malheur. Quand je dis la mer, je devrais dire les mers car elles changeaient de couleur tout le temps et même si elles communiquaient, elles semblaient toujours différentes.
Sur Corail, il n'y avait pas de point plus haut que quelques mètres au-dessus du niveau de la mer. Pas de point naturel et connu en tous cas. Et pas de marée non plus ni de tempête. Les arches-ponts étaient plus hautes car construits par l'homme pour joindre les plages.
Car Corail n'était constituée que d'îles bordées par des plages. Des bandes de sable bordaient la mer, partout, avec de temps en temps quelques rochers bas. Et chacune des îles de Corail avait la même largeur, une soixantaine de mètres. Vingt mètres pour une plage, vingt mètres pour la zone centrale et 20 mètres pour une nouvelle plage, de l'autre côté. Les îles avaient toutes les formes allongées possibles, rectilignes, en arc de cercle, en zig-zag. De rares îles avaient parait-il des formes plus complexes comme une croix ou même un cercle. Mais Kiwa n'en avait jamais dessiné, ou vu bien évidemment.
Kiwa n'avait pas beaucoup quitté ses deux îles. Il habitait sur une arche-pont comme tous les habitants de Corail. Les zones centrales des îles étaient traversées par une route en terre et bordées de plantations ou d'ateliers pour les professions qui en avaient besoin. Les cartographes étaient rares et n'avaient pas besoin de beaucoup de place. Ils travaillaient donc sur les arches-ponts dans les maisons où ils habitaient. Kiwa n'avait jamais rencontré d'autre cartographe que son père qui lui avait tout appris du métier. Son arche-pont s'appelait Circon-Luette du nom des deux îles qu'elle reliait. Circon avait une forme d'accent circonflexe assez banale mais Luette était une île d'une forme rare, en forme d'esperluette, avec deux lagons intérieurs.
Luette attirait beaucoup de visiteurs des îles voisines car ses deux arches-ponts étaient voisines et ses deux lagons étaient une source d'admiration pour tous. Les deux arches-ponts étaient évidemment jalouses l'une de l'autre, comme si la jalousie était inversement proportionnelle à la distance entre les arches-ponts. Cela n'empêchait pas les idylles. Kiwa avait épousé une jeune fille de Virgule-Luette, l'arche-pont voisine. Ils s'étaient rencontrés en se faisant des signes d'une arche à l'autre. Sa femme était pilote de bateau-pêcheur de corail et souvent absente pour plusieurs jours, mais cela ne gênait pas Kiwa. Seul comptait leur travail, comme pour tous les habitants de Corail. Ils avaient naturellement eu très vite deux enfants, un garçon et une fille, futurs cartographe et pilote de bateau-pêcheur de corail.
Kiwa n'avait pas vu le temps passer. Il était apprenti de son père puis, lorsque celui-était parti coanguler, il était devenu maître. Lorsque son fils était né, il l'avait enrôlé comme apprenti. Et maintenant il attendait le moment de partir coanguler à son tour.
Personne sur Corail ne savait quand il devait céder la place à son enfant, mais cela arrivait un matin. Les pères et les mères partaient alors, chacun vers son destin. Les pilotes de bateau-pêcheur de corail partaient seuls et voguaient vers le large. Les professeurs marchaient jusqu'à épuisement le long des zones centrales. Et les cartographes partaient coanguler. C'était l'une des rares professions à avoir une utilité après leur départ. Ils parcouraient le monde, d'île en île, d'arche-pont en arche-pont, pour cartographier la planète. Ils marchaient et marchaient, ils traçaient des cartes, puis s'ils rencontraient un cartographe sur une arche-pont ils lui transmettaient leurs cartes et continuaient leur chemin jusqu'à l'épuisement avec de nouvelles cartes. Il y avait trop peu de cartographes pour la planète et personne ne détenait de carte complète de la planète Corail.
La collection de cartes de Kiwa était très importante. Ses ancêtres avaient rencontré plusieurs cartographes de passage et Kiwa en avait même vu un une fois quand il était petit. Un homme hirsute au regard halluciné qui s'était enfermé avec son père une nuit entière. Le lendemain l'homme avait disparu et Kiwa n'avait jamais su comment. Son père n'avait jamais plus été pareil après cette nuit-là.
Kiwa était intelligent. Il avait beaucoup appris en fréquentant ses amis. Il savait que sa tâche était impossible. Cartographier Corail et ses millions d'îles ? Comprendre la topographie de cette planète de plages ? Trouver tous les nœuds, ces îles qui possédaient plus de deux arches-ponts ?
Alors, le jour où Kiwa entendit l'appel du départ, il attendit que sa femme entende son appel à elle. Et ce jour-là, au lieu de partir chacun de son côté, il la persuada de transformer son bateau. Ils travaillèrent un mois, avec une pression interne de plus en plus forte pour les pousser à partir. Leurs enfants les regardaient avec un air étonné. Le bateau de Kiwa et de sa femme fut terminé le jour même où la pression sur eux était trop forte. Ils prirent quelques provisions et partirent au large. La femme de Kiwa était sereine, car le large était son destin. Mais Kiwa était très agité. Quitter les plages et ne plus voir les îles était inimaginable pour lui. Mais il sentait que c'était ce qu'il devait faire. Ils partirent de la grande boucle de Luette, celle qui donnait sur le grand large. Aucune île n'était visible à l'horizon.
Le voyage de Kiwa fut long. Sa femme mourut vite. Elle n'avait pas pu supporter l'absence du corail qui bordait les îles. Elle se glissa une nuit dans la mer pendant que Kiwa dormait. Cela ne dérangea pas Kiwa. Il avait eu le temps d'apprendre le maniement du bateau.
Ses provisions étaient presque épuisées lorsqu'il arriva sur une île toute droite. La plus longue qu'il avait jamais dessinée. Il laissa le bateau sur la plage et arriva sur la zone centrale. Elle était vierge de toute trace humaine. Pas de route. Pas de construction. Juste des arbres et de la nourriture à profusion. Au centre, une sorte de sentier, tracé par des animaux zigzaguait entre les arbres.
Kiwa choisit un côté au hasard, le droit, et il marcha. Il traçait sa carte au fur et à mesure, grâce à ses instruments. Chaque soir, il vérifiait ses tracés. Au bout de quelques mois, il dût se rendre à l'évidence. Cette île était inconnue de lui, et donc de toutes les générations qui l'avaient précédé. Elle était parfaitement rectiligne, sans dévier d'un mètre. Aucune trace humaine. Jamais.
Kiwa marcha cinquante ans.
Il avait trouvé, en bon cartographe, de quoi fabriquer des crayons et du papier. Sa carte était lourde à porter maintenant. Il n'avait jamais vu une trace humaine.
Kiwa était heureux d'avoir découvert cette île. Il souhaitait maintenant transmettre sa carte à un autre cartographe, mais il n'avait vu personne.
Lorsqu'il vit le bateau sur la plage, son cœur bondit. Enfin une trace humaine ! Kiwa ne marchait plus aussi vite à ce moment. Il s'était fabriqué une paire de béquilles. En voyant le bateau, il redoubla d'énergie et se dirigea vers lui.
Il reconnut le bateau, naturellement. Le sien, celui qui l'avait amené ici. L'île faisait donc le tour de Corail comme il avait commencé à le penser. Le bateau n'avait pas pourri. Mais c'était impossible de s'en servir car il était trop fatigué pour naviguer. Il glissa sa carte et ses outils dans le bateau, bien protégés par des feuilles cousues. Puis il le poussa à l'eau. Le bateau voguerait au hasard. Peut-être rencontrerait-il un cartographe.
Puis Kiwa revint dans la zone centrale. Il y construisit une maison. Il attendrait ici. Au moins, il y aurait un signe humain sur cette île. Sa maison n'avait qu'une ouverture, tournée vers l'autre côté. Celui qu'il n'avait pas exploré. L'autre mer.
Peut-être un autre cartographe viendrait ? En tous cas aucun ne vint du vivant de Kiwa. Aujourd'hui cette maison est tombée en poussière. Comme celles de tous les cartographes qui ont précédé Kiwa sur la grande île, cette île où la fumée se déplace toujours dans le sens de l'île, comme le vent. Corail est un labyrinthe d'îles dont personne ne connaît tous les méandres ou les culs-de-sac. Et ceux qui sont venus sur la grande île, comme Kiwa, ou son petit-fils, n'en sont jamais repartis.
Cartographe, un métier bien inutile, en effet.
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