mercredi 3 avril 2013

Cahuzac, une affaire d'Etat ? Vous avez une heure...

Examen d'instruction civique en classe de Première.
Sujet : "Cahuzac, une affaire d'Etat ?"
Vous avez une heure et vous ne pouvez consulter aucun document ou site internet.
Plan suggéré en 3 parties : Introduction, thèse, antithèse, synthèse et conclusion.
Il est interdit de tricher.
Vous avez deux heures.

L'actualité en France a basculé lundi 3 avril dans une autre dimension. La petite affaire Jérôme Cahuzac, encore responsable des contrôles fiscaux il y a quelques jours, et lui même soupçonné de fraude fiscale a brusquement dérapé lorsque l'ex-ministre a finalement annoncé qu'il était coupable. Au-delà de l'événement qui continue à se dérouler sous nos yeux en temps réel et sans préjuger des péripéties, rebondissements et suites qui ne manqueront pas de s'enchaîner à grande vitesse dans les jours prochains, il est important de se demander si l'affaire Cahuzac est une affaire d'Etat ou non.

Des affaires d'Etat en France, il n'y en a pas souvent. Elles ont toutes été importantes pour faire avancer certains points de notre démocratie, en ce qui concerne l'indépendance de la justice, le contrôle des polices parallèles ou la répartition des pouvoirs entre exécutif et législatif. Alors, quels sont les signes qui pourraient nous faire penser qu'il s'agit d'une affaire d'Etat ? Le plus important a priori est la négation du poids de la parole publique, de la part d'un des ministres les plus brillants, les plus en vue et avec le plus d'avenir. Ce personnage a menti devant tous pendant des mois, depuis que l'affaire a été épinglée par l'un des médias indépendants qui existent en France. On a usé de cette affaire au début pour mépriser ce type de presse, en en faisant l'amalgame avec une presse de faux détectives à sensation. On a donc nié la liberté de la presse, une de nos libertés fondamentales, garantie par l'Etat au sens le plus noble. Ce personnage a menti devant tous les grands corps de l'Etat, du Président lui-même, au Gouvernement dans son ensemble, à la représentation nationale en jurant qu'il disait la vérité et rien que la vérité. La parole publique est précieuse car elle traduit normalement la volonté des citoyens-électeurs et ne doit pas être mise au service d'intérêts privés, au risque de tomber dans un Etat corrompu. Nier cela, c'est instiller le poison de la méfiance partout, même aux endroits honnêtes, et il y en a beaucoup, un peu partout. La confiance est longue à construire et rapide à détruire. Or l'Etat a besoin de la confiance du peuple qu'il administre. Un Etat sans confiance n'est plus qu'un proto-Etat ou un Etat dégénéré. En détruisant l'Etat on crée les conditions pour qu'un Etat différent se mette en place. C'est donc une affaire d'Etat.

On remarque pourtant une gêne dans le monde politique. Une affaire comme une autre, triste et grave certainement, désolante même, mais qui sera oubliée dans quelques jours ou semaines, comme les autres affaires qui rebondissent de temps en temps, du financement des campagnes présidentielles aux soupçons de conflits d'intérêt. Les femmes et les hommes politiques sont habitués à ce genre d'affaire, qu'ils voient passer silencieusement tels des anges démons au-dessus de leurs tables lors des fameux dîners en ville. Le mensonge a une autre valeur en politique. On l'appelle "promesses électorales", "retournements de vestes", "arguments de campagnes", "faites ce que je dis et pas ce que je fais". Il n'est pas généralisé, ce mensonge, mais les différentes formes qu'il peut prendre, surtout quand la pièce est jouée à plusieurs voix, sont innombrables. Sur le fond, de plus, il s'agit d'un comportement toléré en France : frauder et mentir un peu est un exercice qui valorise plutôt son auteur, sauf lorsqu'il est trop orgueilleux ou qu'il donne des leçons aux autres. C'est là qu'entrent en scène les citoyens et les militants. Les citoyens sont choqués et ne pardonneront pas. Les militants de gauche sont soit confortés dans leurs positions idéologiques (tous des bourgeois pourris qui s'auto-reproduisent) soit tellement gênés qu'ils préfèrent aborder d'autres sujets sociaux, économiques ou de société et choisissent de faire le dos rond en attendant que ça se passe. Dans cette affaire, on voit tous ces comportements. A droite, la charge est conduite également à plusieurs voix en s'abstenant bien de parler du fond (la fraude) et en insistant sur le mépris du peuple et des élus, forcément partagé par le pouvoir en place. Cet extrémisme est risible et nuit au sérieux de l'affaire. Qu'il y ait là un terrain de guerre entre majorité et opposition, et un cas individuel méprisable, oui certainement. De là à parler d'affaire d'Etat, non. Peut-être y a-t-il trop de gens intéressés à ce que cela ne deviennent surtout pas une affaire d'Etat obligeant l'Etat justement à agir et à regrouper les troupes autour de nouvelles valeurs.

L'importance de l'affaire, Etat ou non, marque donc un clivage profond. Maintenant que l'affaire existe, ces clivages vont se développer et traverser toutes les différentes tribus d'acteurs. En mettant l'affaire au plus haut, une affaire d'Etat, ou en la traitant comme la dernière affaire en date sur une liste qui n'est pas près de s'arrêter, on marque en fait dans les déclarations des envies différentes d'Etat. Au coeur de la bataille présidentielle de 2012, la conception de l'Etat et de sa gouvernance, comme diraient les américains, a clivé les camps. On aurait pu croire qu'il s'agissait d'une bataille droite-gauche ou entre deux personnalités très différentes dans leur manière de diriger un pays et un Etat justement. L'affaire Cahuzac est la première pierre lancée contre ce mur simpliste. En éclatant en mille morceaux et en rebondissant sur d'autres murs, cette pierre fait des petits. En ayant pour conséquence un Etat qui demain sera forcément différent de l'Etat d'aujourd'hui, ne serait-ce que par sa tolérance diminuée pour les travers français classiques, cette affaire aura des effets de seuil importants dans plusieurs domaines. Le rasoir d'Occam qui guidera dans les prochaines semaines les décisions de l'Etat et sur l'Etat peut pencher de plusieurs côtés. L'affaire Cahuzac a changé les probabilités, même si l'affaire elle-même sera oubliée rapidement. On dira longtemps "Encore un Cahuzac" pour parler d'un politique cynique et menteur. On scrutera longtemps les décisions de François sur l'Etat et sa moralisation à l'aune de cette affaire. Les premières mesures annoncées sentent d'ailleurs le réchauffé et l'improvisé.

Puisqu'il faut une réponse à la question, je pense que la réponse est oui, absolument. Tout autre réponse est un déni de réalité. Autant affronter la réalité, surtout quand on est un Etat fragilisé par une crise financière et économique qui n'est pas finie. Affaire d'Etat, donc. Ce qui appelle des réponses d'Etat, des hommes et femmes d'Etat. Ce n'est pas à un élève de première de donner des conseils ou des leçons à l'Etat ou à ses dirigeants. Mais il est bon d'écouter, surtout ceux qui n'ont rien à gagner à instrumentaliser un débat à leur profit ou à tricher, comme le demande le sujet de cette dissertation.

Note et commentaire du professeur, Monsieur Jérôme C. : 2 / 20, Hors sujet


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