dimanche 9 février 2014

Du temps de cerveau pour… une nouvelle vin (chaud)

Sergueï Petrovitch Russenko n’était pas un soldat ordinaire. Il encaissait bien la vodka mais cela n’avait rien d’anormal pour un soldat. Il savait bien danser et en profitait pendant ses permissions, mais là aussi rien d’exceptionnel. Sergueï avait par contre un secret qu’il avait toujours réussi à cacher depuis qu’il était dans l’armée : il savait changer l’eau en glace rien qu’avec un regard. Ca marchait avec l’eau mais aussi avec la vodka, qui veut dire « petite eau » en russe.

Une fois, il avait failli se faire prendre. Ils étaient alors en expédition dans le Caucase en plein été et il faisait très chaud. Le soir, au camp de base, les soldats buvaient évidemment, malgré le fait que la vodka ne soit que fraîche. On avait beau la laisser dans la rivière toute la journée, la vodka ne se refroidissait pas assez. Ce soir là, Sergueï avait été de corvée pour aller chercher les bouteilles, mais la température avait été vraiment très élevée et il n’avait pu résister. Il avait fait geler le fond d’une bouteille et l’avait sirotée avec volupté, mais son caporal l’avait vu et lui avait pris la bouteille. Il avait été très surpris de la trouver aussi froide, mais l’avait terminée rapidement. Toute la soirée Sergueï avait été observé très attentivement par ce caporal et Sergueï avait vraiment eu peur de se faire dénoncer. Heureusement, si je puis dire, le lendemain le caporal avait été tué d’une balle tchétchène… et Sergueï avait pu souffler. Tant pis, il boirait dorénavant de la vodka à peine fraîche, comme les autres.

Le don avait toujours été en Sergueï, depuis ses premiers souvenirs en tous cas. Il avait compris assez tard que les autres ne disposaient pas de ce don, ni d’un autre d’ailleurs. C’était pratique évidemment, mais pas tant que cela. Il n’osait pas utiliser son don en été, et en hiver personne n’avait besoin de glace. Pour draguer les filles ça ne servait pas à grand chose non plus.

Enfin, jusqu’à ce jour d’été… Sa compagnie venait d’arriver dans la capitale du Wunderkistan, un de ces micro états qui pullulaient dans la région. C’était un grand événement pour cette « capitale », un gros bourg en fait. Tous les notables étaient de sortie, dont le potentat local. Il était accompagné de ses trois filles et Sergueï n’eut besoin que d’un regard pour tomber amoureux fou de la plus belle, la plus blonde, la plus grande, la plus séduisante et celle qui avait les plus beaux yeux. Sergueï la fixait et naturellement elle le regarda. Puis elle le fixa elle aussi. Un coup de foudre. Un coup de foudre banal.

Le seul problème était le potentat. Il avait de grands rêves comme tous les potentats de la région, mais peu de moyens. Il rêvait donc d’un mariage princier pour sa fille aînée, un mariage qui lui permettrait de  construire ses rêves. Et un simple soldat ne ferait pas l’affaire. De loin. Sergueï alla voir son capitaine dès qu’ils furent installés dans leur quartiers et lui expliqua qu’il voulait demander en mariage la fille du potentat. Le capitaine aimait bien Sergueï mais éclata de rire devant tant de naïveté. Comment un simple soldat pouvait-il croire qu’un potentat daignerait même le regarder ? A fortiori lui accorder la main de sa fille ? Sergueï devait être fou, pensait son capitaine. Mais Sergueï insista et le capitaine, à la fois amusé et inquiet de la réaction du potentat, alla porter sa demande, en grande tenue et tout-à-fait cérémonieusement, Sergueï quelques pas derrière. Le potentat l’écouta, les yeux ronds. Il resta muet quelques secondes devant tant d’audace puis se tourne vers sa fille. Celle-ci avait les yeux brillants et un grand sourire. Il était clair qu’elle ne voyait que Sergueï.

Le potentat était bête, comme tous les potentats, mais il aimait sa fille. Sa première idée évidemment avait été de faire décapiter Sergueï. Mais cela risquait de fâcher grandement sa fille et dans une moindre mesure le capitaine. Le potentat réfléchissait. Cela lui prenait toujours beaucoup de temps. Cette fois aussi. Il arriva pourtant à une idée. Une idée lumineuse.

Il déclara alors la chose suivante, haut et fort pour que tous l’entendent : « Merci Capitaine pour cette demande inouïe. Je suis un homme juste et j’aime ma fille. J’autoriserai un tel mariage à deux conditions. Il faut d’abord que ma fille aimée soit d’accord. Il faut ensuite que ce Sergueï nous démontre ses talents de patineur. C’est notre sport national et c’est pourquoi j’ai fait construire sur le lac une patinoire. Il devra nous éblouir, aujourd’hui à midi. Sinon, il mourra. J’ai dit ».

Il va sans dire que la première condition ne fut qu’une formalité. La jeune fille n’eut qu’à dire « Da » et ce fut fait. Son sourire baissa ensuite d’un cran. Elle savait bien, elle, que son père avait la passion du patinage. Elle savait qu’il avait toujours rêvé d’avoir une belle patinoire, mais elle savait aussi qu’il n’avait jamais fait construire que le pavillon pour enfiler ses patins et la barrière autour du petit lac. La température ici était trop élevée toute l’année, même en hiver. Son amoureux n’aurait aucune chance. Elle essaya de lui faire comprendre qu’il ferait mieux de renoncer, mais Sergueï ne remarquait rien d’autres que ses yeux.

A midi donc ce jour-là, la population entière du Wunderkistan était rassemblée autour du lac. La tribune officielle était occupée par le potentat, ses filles et les officiers de la compagnie. Un sombre individu habillé de noir aiguisait une grosse hache au pied de la tribune. Sergueï était là. Il avait trouvé une jolie tenue argentée de patineur et ses patins noirs semblaient n’avoir jamais servi. Il n’y avait pas un souffle de vent et le lac était calme comme un miroir. La foule était muette : ce jeune soldat était beau et il allait ou se noyer ou être décapité dans quelques minutes. La fille du potentat le regardait, comme si elle voulait s’emplir de son image une dernière fois.

Le potentat donna le signal et Sergueï franchit la porte. Il s’arrêta un instant juste à la limite de l’eau, regarda sa bien-aimée puis regarda ses pieds et s’élança.

La foule poussa un grand cri. Sergueï avançait ! Il patinait et ne s’enfonçait pas. Vu du bord du lac, c’était irréel. Vu du haut de la tribune c’était absolument incroyable. Une tache blanche était sous les pieds du patineur et une grande traînée blanche le suivait. Sergueï traça une grande courbe sur la glace, fit un saut périlleux puis repartit à son point de départ. Il venait de dessiner un grand coeur au milieu du lac, blanc sur bleu. Il s’arrêta un instant, regarda sa belle, le potentat, puis balaya la foule du regard. Au fur et à mesure le lac gela complètement. Sergueï s’élança alors et dansa, sauta et patina pendant quelques minutes. Tous étaient silencieux. Lorsque Sergueï s’arrêta pour saluer, juste en face de la tribune, la foule explosa. Le potentat avait un sourire que personne ne lui avait jamais vu auparavant. Presque aussi grand que celui de sa fille.

Il se leva, se précipita vers la maison des patins et fut le premier sur la patinoire. En passant devant Sergueï il lui fit un grand sourire.

Cette histoire n’a pas de fin, elle continue. Sergueï et la fille du potentat sont mariés et Sergueï a été nommé général de l’armée du Wunderkistan, avec la bénédiction du capitaine qui a simplement déclaré à son retour la perte d’un homme lors d’une embuscade. Son seul travail est d’aller regarder la patinoire chaque matin pour la refroidir, et d’entraîner le potentat qui manque encore de pratique. Les recettes engrangées par la patinoire ont rendu le Wunderkistan riche, une vraie attraction touristique. Même le bourreau a changé de métier : il aiguise maintenant les patins et boit de la vodka glacée.

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