dimanche 2 mars 2014

Du temps de cerveau pour … une nouvelle Vin de droit.

Copacabana, une semaine avant le carnaval, quatre heures du matin. La plage est tranquille à cette heure, pour autant que cette plage mythique puisse être calme. Il y a bien quelques dormeurs par-ci par-là mais même les quelques policiers qui patrouillent semblent dormir debout. Il y a surtout une belle nuit sans lune. Une nuit parfaite pour Joao.

Joao est un chercheur de trésors. Pas un de ces grands héros mythiques et bronzés qui parcourent la planète et se prennent pour des James Bond sans droit de tuer. Pas non plus un grand scientifique, spécialisée en une science quelconque finissant en -logie et qui saurait tout sur telle période de l’histoire. Joao est brésilien et il cherche ses trésors uniquement sur cette plage, la nuit, avec son détecteur de métaux bricolé avec une boite de conserve, un manche à balai, une petite ampoule et un vieux circuit électronique que son grand-père lui a légué en mourant.

La recherche de trésors est en effet une tradition dans la famille de Joao. Ce n’est pas pour autant qu’ils sont riches. Mais au moins ils ne sont pas pauvres. Joao trouve régulièrement des bagues, des colliers, des boucles d’oreille et plein d’autres objets, en général enfouis dans très peu d’épaisseur de sable. Il les revend à son cousin et ne garde pour lui que les plus bizarres. Il enrichit ainsi petit à petit le musée familial. C’est un musée sans visiteurs autres que lui, mais chaque objet a son histoire. Joao aime se les raconter.

Cette nuit, il n’a trouvé que des objets normaux, principalement des bijoux sans valeur. Suffisamment pour rentabiliser sa nuit, mais rien d’excitant. Il sait déjà que la semaine prochaine, celle du Carnaval, sera plus délicate mais aussi plus intéressante. Il y aura plus de trésors à trouver, car chacun met ses plus beaux atours et les touristes adorent se rouler sur la plage. Mais il y aura aussi plus de monde sur la plage la nuit, et il lui sera plus difficile de passer sans bruit entre les touristes épuisés. Alors, autant faire le plein avant.

Joao regarde le Christ du Corcovado tout en marchant. Il y a quelques semaines, un de ses doigts est tombé suite à un éclair lors d’un orage très puissant. Les réparations sont en cours, mais le doigt n’est pas encore en place. Joao trouve que c’est un crime. On voit même briller l’échafaudage dans la nuit sous les projecteurs. Joao s’arrête. D’où il est, on dirait que le doigt manquant est pointé vers lui. C’est impossible évidemment, car la statue est de face. Joao prend sa flasque fétiche dans sa poche et boit une rasade d’alcool. Joao boit souvent mais il sait s’arrêter avant de devenir saoul. Il a déjà connu plusieurs mésaventures parce qu’il ne s’était pas arrêté à temps. C’est dommage, car il aime boire, mais il ne peut se le permettre. Et de toutes façons, sa flasque est maintenant vide.

En remettant la flasque dans sa poche, il regarde sa boite de conserve et voit l’ampoule faiblement allumée. Il déplace légèrement son appareil, mais l’ampoule s’éteint. S’il ne s’était pas arrêté ici, il n’aurait jamais remarqué la faible luminosité. La zone sensible est en effet très limitée, à peine plus de cinq centimètres de diamètre. Joao est intrigué. Cela ne ressemble pas au comportement habituel de son détecteur. Mais Joao est un homme déterminé. Il s’accroupit et commence à creuser. Il s’éclaire d’une petite bougie visible uniquement de la mer. Il creuse pendant au moins une minute, mais ne trouve rien. Il repose son détecteur au fond du trou et il s’allume, un peu plus fort, mais sur une zone encore plus réduite. Joao creuse encore et trouve enfin quelque chose : il s’agit du goulot d’une bouteille, puis de la bouteille entière, enterrée verticalement dans le sable. Le détecteur ne s’allume que lorsqu’il est exactement aligné avec le goulot.

Joao déterre la bouteille. C’est une bouteille de bière qui a perdu sa marque. Une bouteille parfaitement transparente. Sans aucun reflet. Une bouteille vide et propre. Joao la regarde sans comprendre. Pas un grain de sable n’a pénétré à l’intérieur. Joao se lève et regarde les lumières de la ville à travers la bouteille. Elle ne contient absolument rien. Parce que Joao est Joao, impulsif et calme, il lève la bouteille et regarde le Christ à travers le goulot et le cul de la bouteille. C’est comme une loupe très puissante. Il voit parfaitement les détails de la réparation du doigt. Joao est un peu secoué. Ses doigts se tendent vers sa flasque familière, puis il se rappelle qu’elle est vide (aussi ?).

Il se dit à lui-même : « C’est trop bizarre. Il faut que je trouve à boire. Si je pouvais boire une piscine de rhum sans être saoul, j’y comprendrais peut-être quelque chose ! », puis il ramasse son sac et s’apprête à jeter la bouteille trouvée dedans, lorsqu’il remarque quelque chose de bizarre (encore plus bizarre même). La bouteille vide est maintenant lourde et visiblement pleine. La bouteille est retournée, mais ne se vide pas. Joao s’assoit les jambes un peu flageolantes.

Il renifle le goulot et sent le bon rhum. Même en secouant la bouteille, elle ne se vide toujours pas. Joao la regarde un instant mais ne résiste plus et il porte le goulot à ses lèvres. Joao boit prudemment une petite gorgée. Hmmmm, c’est du très bon rhum. Il en boit une deuxième, puis une autre et une autre. Joao repose la bouteille à côté de lui. Il a bu au moins la moitié de la bouteille et se sent mieux, mais pas du tout ivre. Il reprend la bouteille et la regarde attentivement. Elle est toujours pleine.

Joao est maintenant en train de marcher vers sa petite maison. Il marche de plus en plus vite. La bouteille est dans son sac ainsi que le détecteur démonté et les quelques objets qu’il avait trouvés avant. Il réfléchit. Il sait maintenant que le doigt de la statue lui a fait découvrir un vrai trésor, un trésor magique. Il n’en comprend pas bien la magie encore évidemment, mais il est décidé à trouver. De temps en temps Joao s’arrête, sort la bouteille toujours pleine du sac, en boit une grands rasade et la remet dans le sac. En arrivant chez lui, il calcule qu’il a bien dû boire au moins l’équivalent de deux litres d’alcool. Et Joao ne se sent pas du tout ivre. Il se sent même parfaitement bien, baigné d’une énergie et d’une force toutes nouvelles pour lui. Assis à sa table et avec une lampe puissante, il regarde attentivement la bouteille. Elle est toujours aussi transparente et matte. Le rhum qu’elle contient est d’une belle couleur ambrée. L’anneau en verre qui entoure le bas du goulot de la bouteille attire son regard. C’est un anneau parfait. Joao n’est pas un scientifique, vous le savez déjà, mais il a un esprit logique. Il n’aime pas ne pas comprendre. Il dit « Je boirais bien de la vodka, moi ! ». A ce moment précis, la bouteille redevient transparente. Le liquide qu’elle contient est maintenant de la vodka, comme son odorat lui indique. Il la goûte. Elle est parfaite, pur grain. Très forte aussi.

Joao se réveille vers midi. Il a passé plusieurs heures à tester la bouteille. Celle-ci lui sert tous les alcools qu’il demande, même les cocktails les plus exotiques, toujours à la bonne température, chambrés ou glacés. La bouteille ne sert rien d’autre que des alcools. Il a essayé les autres liquides sans succès. Il a l’impression d’en avoir bu des litres et des litres, mais il n’a ni gueule de bois ni ventre balloné. Il a remarqué que l’alcool ne coulait que lorsqu’on posait les doigts sur l’anneau à la base du goulot. C’est pratique. Même les objets magique peuvent être pratiques, alors ? C’est comme un rêve. Sauf que la bouteille est toujours là et pleine d’Irish coffee. La nuit portant conseil, Joao a maintenant une idée. Il décide de la mettre tout de suite en pratique et s’affaire tout le reste de la journée pour la préparer. Puis le lendemain. Cela prend plus longtemps que prévu, mais il est prêt à temps pour le début du Carnaval.

Joao est donc installé à midi sur la plage, avec sa petite carriole et ses deux parasols, un pour lui et un pour ses (futurs) clients. Il les a fabriqués en tissu coloré et en bois. Les verres posés sur l’étagère et l’affiche qui décore le bas de son petit stand proclament sans ambiguïté son nouveau métier. Joao est en effet barman maintenant.  Sur l’affiche il a écrit « Les meilleurs alcools du monde » et « Le premier verre est gratuit ».

Son premier client est un gros touriste étranger, visiblement plein aux as, et plein tout court, si vous voyez ce que je veux dire. Même s’il n’est que midi, le gros touriste a déjà du mal à marcher droit, mais un vrai alcoolique reconnait toujours un bar où qu’il soit. Joao lui demande ce qu’il veut et le touriste lui réclame une vodka glacée. Joao lui sourit et glisse ses mains sous l’étagère devant lui, à l’abri des regards, puis lui sert un verre de vodka. « Cul sec » dit Joao au touriste, « Le premier verre est pour moi ! ». Le touriste ne se le fait pas dire deux fois. C’est au moment où il repose son verre sur le comptoir qu’il dit : « Hmmm, elle est bonne ta vodka, et parfaitement glacée. Sers m’en une autre ! ». « C’est un dollar le verre, monsieur » lui répond Joao avec un grand sourire. Le touriste le regarde, les yeux un peu vitreux, mais finalement le message semble arriver à son cerveau puisqu’il pose un billet d’un dollar sur le bar.

Ce touriste là a pris six verres de vodka, se remémore Joao une heure plus tard. Il a déjà gagné 30 dollars en tout. Une autre heure après, il en est à 200 dollars. Le soir même, il a dû appeler son cousin pour installer des tables et des parasols. Le bouche à oreille fonctionne bien, aussi bien que le goulot à lèvres des amateurs d’alcool. Il a servi de tout, sans jamais aucun sourcil froncé. Ses clients ont demandé des boissons improbables, ou des vins millésimés, mais il les a toujours servis. Et tous ont redemandé plusieurs verres, tellement le premier était délicieux.

Les policiers tournent autour de son stand maintenant. Joao leur a graissé la patte évidemment, c’est la tradition. Ou plutôt il leur a humidifié le gosier. Tout est calme autour du bar et les policiers ne font que canaliser la longue file de clients maintenant. Aucun incident n’est survenu. On dirait que personne n’est ivre. Les gens se sentent bien. Simplement. Joao est heureux. Il a encore la possibilité de se servir un verre pour lui de temps en temps, ce qui lui permet de goûter des alcools de tous les pays du monde.

Le troisième jour du Carnaval, Joao est devenu une star internationale. On lui a proposé de déménager son bar sur le toit d’un hôtel prestigieux, après que le propriétaire se soit vu servir un vin rouge rare. On lui a proposé de passer à la télé. Mais Joao est resté sur la plage. Toute sa famille et même la famille de sa famille travaille pour lui désormais. On peut dire sans forfanterie que cette année, le roi du Carnaval, c’est Joao.

Joao est souriant. Chaque nuit, à quatre heures du matin, il lève la bouteille vers le Christ du Corcovado et le salue. Le Christ semble lui sourire à travers la bouteille. Joao va bien, très bien même. Il ne mange plus. Les verres d’alcool suffisent à le nourrir. Il n’est jamais saoul. Il a bien conscience que son sang est en train de se transformer en alcool, mais cela ne le dérange pas. Il doit juste faire attention de ne pas passer trop près d’une flamme ! Il sait qu’il se consume de l’intérieur, mais il sait aussi qu’il saura retourner sur la plage quand le moment sera venu pour y enterrer la bouteille. Ca en vaut la peine.

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