vendredi 16 mai 2014

L'Internet change de nom aux USA : Appelez-moi Minitel maintenant

Revenons un peu sur la décision américaine d'hier. Décision d'une nouvelle politique par la FCC, l'autorité nationale US qui régule les communications au sens large.

Il y a évidemment une partie de cette décision sur la concentration du secteur des télécoms, notamment des câblo-opérateurs qui sont le principal moyen aujourd'hui aux USA pour disposer de l'Internet. Aux USA comme ailleurs, le secteur très profitable des télécoms est en plein mouvement de concentration. En France, après avoir bouffé SFR bientôt, Numéricâble et son holding luxembourgo-suisso-étrangeo-français se porte candidat pour Virgin Mobile, tandis que Orange se déclare intéressé par Bouygues Télécom, histoire de laisser Free loin derrière. Multipliez ça par un facteur 3 au minimum et vous avez les mêmes concentrations aux USA.

Mais le problème de cette décision est ailleurs. Dorénavant la FCC n'interdira plus aux opérateurs de facturer différemment leurs tuyaux suivant les contenus qui y passent, soit aux producteurs de contenus (YouTube, Netflix et consorts), soit aux consommateurs en fonction de la vitesse qu'ils désirent, soit aux deux mon colonel. De plus les accès illimités seront "limités" et la facturation à la quantité reçue (ou envoyée) sera généralisée. Tout ceci sera jugé au cas par cas par la FCC... Vous noterez particulièrement cette phrase prononcée par le président de la FCC : "If a network operator slowed the speed of service below that which the consumer bought, it would be commercially unreasonable and therefore prohibited. If the network operator blocked access to lawful content, it would violate our no-blocking rule and therefore be doubly prohibited." (Si un opérateur de télécoms baissait le débit et la latence en-dessous du niveau que le consommateur a acheté, ce ne serait pas raisonnable commercialement et donc interdit. Si l'opérateur de télécoms bloquait l'accès à des contenus légaux, cela violerait notre règle de non-blocage et serait donc doublement interdit).


Deux commentaires à cette décision majeure :

La neutralité du Net est attaquée dans ses fondements les plus fondamentaux, on en parle souvent sur ce blog (ici le dernier billet). Au moment même où en Europe elle est pour le moment défendue bec et ongles par le Parlement européen comme un acte fondateur, cette neutralité qui veut que chacun ait les mêmes droits sur l'Internet, en tant que producteur, consommateur ou intermédiaire, est donc détruite aux USA, pays inventeur de l'Internet et qui en possède encore la plupart des clés. Si vous replacez cela dans le contexte d'un traité Europe-Amérique du Nord en cours de discussion par une Commission européenne très libérale d'inspiration, d'élections à venir dans lesquelles les partis qui défendent la neutralité sont plutôt à gauche alors que les sondages penchent à droite ou même à l'extrême-droite, il semble plus que possible que ce mouvement parti des USA touche l'Europe rapidement. Ca vous plairait, vous ?
(Rappel : allez voter aux élections européennes le 25 mai en France). Et pour votre information le débat entre prétendants à la Présidence de l'Union européenne est ici (merci iTélé).

Les anciens se souviennent du Minitel (cf notre billet ici). Le modèle du Minitel, bien au-delà de l'appareil lui-même était basé sur les mêmes principes : pas de neutralité du réseau piloté par un opérateur unique qui décidait comme il le voulait des débits ; des tarifs différents suivant les contenus proposés pour les producteurs et également évidemment pour les consommateurs ; aucune notion d'illimité puisqu'on payait à la seconde le trafic, directement débité sur sa facture d'opérateur de télécom, ce qui en passant leur permettait de gérer le portefeuille clients et la pub, bien avant Google.
Ca peut faire sourire, mais beaucoup d'américains avaient admiré ce modèle de contrôle d'une industrie. L'Internet participatif, réseau de réseaux, rêve devenu réalité d'une utopie communautaire où tous sont égaux, est arrivé entretemps et les industriels de tous poils n'ont cessé de vouloir le contrôler depuis. Certains frontalement avec leurs lobbies éprouvés, comme les opérateurs de télécoms et les gros producteurs de contenus, d'autres plus subtilement en devenant monopolistiques, comme Google, qui d'ailleurs déploie des réseaux en fibre optique dans certaines villes US et des ballons et des satellites bientôt. Et n'oublions pas tous ces services dans le cloud, dans le nuage, dont les concepteurs sont légion et surtout pas la tête dans les nuages, qui reposent sur les mêmes principes que le Minitel, avec juste des terminaux et des protocoles plus sophistiqués. La France pionnière d'une gouvernance des réseaux en n'y gagnant rien et en se faisant doubler par des opérateurs internationaux ? Super ! Vive le futur.


Conclusion :

Les optimistes diront que la décision de jeudi de la FCC n'est que de lancer une telle démarche. La démarche n'est pas définitive. Mais il n'y a que le premier pas qui coûte et les hostilités vont s'amplifier contre ce projet voté à une courte majorité de 3 contre 2. C'est un test. Il est donc nécessaire de combattre ce projet de la FCC. C'est l'un des buts de ce billet. Combattez !

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