mercredi 19 novembre 2014

C'est quoi la France d'aujourd'hui ?

L'INSEE, notre institution nationale pour la statistique officielle, vient de publier son rapport annuel sur l'Etat de la France, "La France - Portrait social".

Le rapport est ici par rubriques et ici en pdf. Plusieurs médias en font des analyses : Libération plutôt sur les aspects sociaux, Challenges sur les surprises socio-économiques, Les Echos sur le chômage... Chacun reconnaît les nouvelles qui l'intéresse. Comme d'habitude les médias parcourent plutôt le dossier de presse qui mâche tout le travail pour ceux qui ne le comprennent pas, et les bons infographistes font le reste.

Comme dans toute compilation de chiffres de ce type, agrémenté d'analyses faites par des spécialistes, chacun peut trouver ce qui l'arrange. Quelques conseils néanmoins pour parcourir ce genre de rapport ou les articles de presse correspondants :

- Les statistiques ne mesurent que ce qu'on veut bien qu'elles mesurent. Très souvent les chiffres publiés ont été corrigés auparavant et sont agrégés ou additionnés pour arriver à des totaux, des moyennes et des taux d'évolution simples à visualiser. La réalité est plus complexe qu'un indicateur simplifié. La vérité se cache plutôt, comme le diable, dans les détails des tableaux détaillés que seuls les spécialistes lisent. Un exemple ? Le diagramme en cercles de l'article de Libé pour quantifier comment se déroule notre journée-type en semaine et qui conclut à 4h10 de travail/études/formation par jour. Seulement ? Oui, mais c'est une moyenne sur les 15 ans et plus et qui intègre ceux qui ne travaillent pas et les retraités et même les hommes politiques. Une moyenne dans ce cas n'a pas de vrai sens. Un lecteur rapide croira qu'en France on ne travaille que 4 heures par jour, ce qui est faux et très loin de la réalité.

- Il y a énormément de données collectées par l'INSEE dans beaucoup de domaines, et il y a encore plus de données non collectées par l'INSEE ou pas collectées du tout. Le choix de publier certaines données met ipso facto en valeur certains comportements sociaux, certains secteurs, puisqu'il n'est pas possible d'analyser tous les ans toute la France. Il faut aussi regarder d'autres rapports - des années précédentes - pour trouver d'autres données. Le fameux "Big Data" consistant à récolter plein de données puis à les traiter massivement a du sens pour l'analyse des groupes et des phénomènes réguliers ou commerciaux. Mais dans la sphère sociale, on n'en est pas encore là. C'est une opposition de fond entre statistique d'Etat allant vers une moyenne et statistique du marketing allant vers une compréhension des comportements individualisés.

- Il faut aussi calculer des "ratios" c'est à dire des rapports entre des données publiées mais non visibles. Toujours sur le même dessin que précédemment (et que vous trouverez au milieu de l'article de Libé) on voit que l'on passe plus de temps devant un écran (télé, ordinateur, téléphone ou tablette) qu'à manger chaque jour, de temps en temps en regardant un écran d'ailleurs. On voit aussi que près de la moitié de notre temps de vie en semaine est consacré à nous avec une évolution non précisée dans le rapport sur une longue durée. Les données brutes ne veulent souvent pas dire grand chose si on ne les compare pas à d'autres par des ratios ou des évolutions avec le temps.

- Les médias, les politiques et les citoyens sont friands de statistiques faciles à asséner. On peut s'attendre à d'autres articles mettant en avant tel ou tel point et à des infographies toutes plus belles les unes que les autres au fil des mois, comme chaque année. Ca nous donne des phrases comme "Les enfants de cadres portent davantage de lunettes que ceux d'ouvriers", "les filles avec une mère inactive sont moins souvent actives que celles avec une mère active", "un quart des SDF ont un emploi" ou "Le nombre des délinquants est en baisse". D'ailleurs l'INSEE parle plutôt de sans-domicile pas de sdF comme fixe. Evidemment, rares sont les politiques qui citeront tout ça dans un discours. Ils choisiront plutôt ce qui les arrange ce soue-là. N'en soyez pas dupes.

Finalement, autant ces exercices sont nécessaires dans un Etat qui se veut moderne, autant ils ne prennent du sens qu s'ils sont suivies d'analyses poussées et sérieuses, qui elles-mêmes doivent pouvoir être diffusées en termes clairs. C'est tout le problème de la science en général, et des sciences humaines et sociales en particulier.

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