dimanche 9 novembre 2014

Du temps de cerveau pour… une nouvelle de cinq à sept

Robert le macho était de méchante humeur. Le temps était pourri et lui-même risquait de pourrir sur place, sous la pluie maussade de cette fin d’après-midi de novembre fidèle à sa réputation. Le café habituel où il fixait ses rendez-vous était fermé pour cause familiale et Robert ne pouvait pas imaginer une cause qui serait plus importante que lui. Comment avaient-ils osé ? Et en plus sans le prévenir. Il était ici-même la veille et ils ne lui avaient rien dit.

Hier avait été une bonne journée par contre. Son rendez-vous s’était très bien passé et il espérait vraiment qu’une suite serait donnée à ses avances. Mais pour cela il fallait attendre la semaine prochaine et Robert avait dû ronger son frein toute la nuit et toute la journée. Il se vengerait ce soir, c’était décidé. Il avait passé presque toute sa matinée au bureau à préparer le rendez-vous d’aujourd’hui. Depuis des années des collègues l’avaient surnommé Robert le macho car il se vantait en permanence de ses exploits de séducteur. Ce qui faisait bien rigoler ses collègues, surtout féminines, car Robert leur apparaissait aussi loin d’un séducteur que Nabilla d’une femme cultivée.

Depuis des années donc, Robert sortait à 16h50 exactement de son bureau et se dirigeait chaque jour de la semaine vers ce café à l’autre bout de la ville, pour y attendre son cinq à sept du jour. Depuis des années Robert rentrait ponctuellement chez lui à 19h10, le temps de retraverser la ville dans l’autre sens. Sa femme croyait qu’il terminait à 19 heures et il avait toujours réussi à maintenir cette fable. Il y avait bien eu une ou deux alertes, mais son emploi du temps secret était bien protégé.

Au début, il avait commencé en se donnant ces deux heures de liberté comme une preuve d’indépendance. Personne - sa femme surtout - n’avait besoin de savoir où il était exactement. Il avait beaucoup marché, beaucoup musardé dans certaines librairies ou à la bibliothèque, et même au musée municipal. Il connaissait de fond en comble la ville. Il s’était dit que c’était comme un petit coussin qu’il se donnait, une poire pour la soif en attendant le jour où il en aurait réellement besoin. Personne ne lui posait plus de question et sa femme aimante et aimée non plus.

Tout avait changé lorsqu’il avait trouvé ce site de rencontres sur internet, avec une rubrique réservée aux cinq à sept sous toutes leurs formes. Il s’était inscrit et avait commencé à remplir ses plages de liberté avec des rendez-vous secrets. Tous ne débouchaient évidemment pas sur des aventures, mais tous étaient passionnants. Certains, comme celui d’hier promettaient même peut-être plus qu’une aventure. Dans ces cas, Robert devait discipliner son emportement naturel, car il n’était pas du genre patient. On verrait ce qu’on verrait, se disait-il en attendant sous la pluie avec son chapeau qui dégoulinait de plus en plus.

Le rendez-vous de ce soir, il était allé le chercher dans une rubrique bien à l’écart du site internet pour être certain qu’il déboucherait sur une aventure d’un soir. Il avait tout prévu et organisé… sauf la pluie et la fermeture inopinée du café !

A 17h10, elle n’était pas encore arrivée. Robert maugréa et tapa dans ses mains pour se donner du courage. Robert détestait les retardataires, lui qui avait organisé si bien une vie parfaitement réglée. A 17h15 il tapa du pied ce qui était chez lui un signe très inquiétant. Le quart d’heure de courtoisie était passé. Il se donna encore dix minutes avant de repartir, en espérant ne pas prendre froid d’ici là. A 17h25, Robert était toujours seul. Il sortit rapidement de sa poche la photo de la belle inconnue - oui c’était vraiment une jolie brune - la regarda une dernière fois, la déchira et la laissa tomber dans le caniveau. Puis il releva son col et traversa la place. Il lui restait un peu plus d’une heure et demie à tirer et il n’avait pas envie d’aller feuilleter des livres. Il voulait simplement être au chaud.

De l’autre côté de la place il repéra une petite boutique peu éclairée et visiblement très ancienne à laquelle il n’avait jamais prêté attention. Lui qui croyait si bien connaître toute la ville leva le sourcil droit et se rapprocha. La vitrine était sombre et empêchait de voir réellement ce que vendait la boutique. Même l’enseigne semblait effacée avec le temps. Il put quand même déchiffrer ce qui était tracé sur une petite ardoise protégée par l’auvent, d’une belle écriture ronde d’enseignant : « Chez Marie, cinq à sept, happy hour, gratuit pour ceux qui aiment les brunes ».

Robert dut relire plusieurs fois l’ardoise. Les mots n’arrivaient pas à s’inscrire dans son cerveau. Son esprit rationnel lui criait que de cinq à sept cela faisait deux heures donc plus qu’une heure, même heureuse, et qu’une telle annonce semblait plus que louche. Mais il faisait froid et très humide et il aimait effectivement les brunes. Ca ne coûtait rien d’entrer. Il entra.

La porte avait activé une petite sonnette, un la 5, dans l’arrière boutique. En attendant l’arrivée de Marie, Robert regarda les objets en vente. C’était visiblement une brocante de bonne qualité. Il y avait peu de produits, mais il étaient disposés avec goût et on se sentait tout de suite comme chez soi. Comme chez soi ? Robert sursauta, comme s’il se réveillait. La pendule sonna la demie sur la cheminée et Robert réalisa qu’il était en fait entré dans un salon privé, décoré d’évidence par une femme de qualité. Il y avait un porte manteau derrière la porte. Il y accrocha son manteau, son écharpe et son chapeau, puis il s’assit sur le canapé à fleurs au fond de la boutique. De la boutique ? Non, se dit-il. Je suis bien chez Marie ici, pas dans une boutique.

A peine était-il assis que la porte de derrière s’ouvrit. Marie s’approcha de lui. Ce ne pouvait être que Marie lui disait son cerveau, tout en lui criant de s’enfuir le plus vite possible. Mais Robert resta assis. Marie - car c’était bien elle - portait un petit plateau en argent avec un service à thé et quelques gâteaux dorés. Elle le déposa sur la table devant le canapé, servit deux tasses et s’installa à côté de lui avec un grand sourire. Elle était très belle. Et brune.

- Vous êtes en retard, dit-elle; il est dix sept heures trente passé. J’ai cru que le thé se gâterait.
Robert la regarda éberlué. Pour se donner de la contenance, il but une gorgée de thé
- Le thé est parfait et à la bonne température, je vous remercie, réussit-il à articuler. Il avait clairement perdu tous ses moyens et toutes ses résolutions.
- J’en suis très heureuse. dit-elle en le regardant droit dans les yeux.
Robert frissonna mais réussit à ne pas renverser de thé. Ils burent tous les deux quelques minutes, puis Marie lui dit :
- Alors, comme ça, vous aimez les brunes ?
Cette fois-ci Robert ne peut s’empêcher de renverser quelques gouttes de thé sur son pantalon. Il balbutia quelques mots d’excuse et reposa sa tasse sur la table. Il s’apprêtait à essuyer les traces causées par son émotion quand Marie lui prit la serviette des mains et se mit à l’ouvrage. Robert était tétanisé, son cerveau hurlant tout un tas de signaux contradictoires. Mais Marie ne lui laissa pas le temps de réagir. Elle reposa la serviette, lissa sa jupe et l’embrassa à pleine bouche.

Robert ne se rappela jamais vraiment comment se passa l’heure suivante. A un moment - très vite semble-t-il - il s’était retrouvé nu dans ses bras, et vice-versa si je puis dire. Robert ne retrouva ses esprits qu’une fois dehors, sous une pluie battante. Il était devant la porte de la boutique. Les lumières étaient éteintes à l’intérieur et la petite ardoise s’était effacée sous les assauts du vent et de la pluie. Robert prit une grande inspiration. Il se sentait merveilleusement bien. Puis il regarda sa montre et jura. Il était exactement 19h05. Il se mit à courir pour rentrer chez lui. Il n’avait pas eu le temps de penser. Il n’aurait d’ailleurs pas su quoi penser de cette aventure. Car pour sûr, c’était une aventure !

Il arriva chez lui à 19h15 exactement, rouge et essoufflé. Il savait que sa femme lui poserait des questions. Il n’était jamais en retard.

Mais sa femme n’était pas là. Il y avait un petit mot sur la table de la salle à manger, à côté d’une belle salade, de charcuteries et de son fromage favori. Il se souvint alors que comme tous les jeudis sa femme sortait dîner avec sa meilleure amie. Elle ne rentrerait pas avant dix heures, se dit-il. Ca lui donnait le temps de se recomposer une expression et de reprendre ses esprits. Il décida de se coucher tôt, après sa douche habituelle et il dormait déjà quand sa femme rentra.

C’est le lendemain matin qu’il se souvint. Quand il vit sa femme au petit déjeuner, il reconnut la femme de la photo déchirée et Marie à la fois. La même brune. Son épouse, son fantasme et son aventure réunies dans une même femme. Comment avait-il pu ne pas la reconnaître avant ? Robert ne savait plus quoi penser. Il décida de ne pas penser, sur la proposition de son cerveau aussi surpris que lui. Ce soir il rentrerait à 17h10 pour passer plus de temps avec sa femme. Pourquoi aller chercher ailleurs son rêve ? C’est ce qu’il lui dit, avec le regard énamouré d’un mari revenu. Elle le regarda bizarrement et lui dit : « Mais mon chéri, tu sais bien que je ne suis jamais là avant 19 heures, le temps de rentrer. ».

Robert fut surpris. Il n’avait jamais pensé à lui demander ce qu’elle faisait de ses journées. Il était bien un vrai macho, vraiment ! Il l’embrassa distraitement - comme tous les matins - et partit travailler. Ses collègues ne se moquèrent pas de lui ce jour-là. Il faisait trop la gueule. Même son chef fut surpris de la quantité de dossiers qu’il traitait dans la journée. Comme il n’avait pas passé des heures à préparer sa soirée sur internet, c’était normal pour Robert.

A 17 heures, Robert sortit de son bureau et alla le plus vite possible rejoindre son café habituel, sur la petite place à l’autre bout de la ville. Il ne pleuvait pas et le temps était doux. Robert s’arrêta d’abord devant la boutique « Chez Marie » pour en avoir le coeur net. Enfin, il s’arrêta là où aurait dû se trouver la boutique. Il n’y avait rien à la place. Juste une palissade devant un terrain vague. Il se souvint alors de la destruction de ce vieil immeuble qui avait tant choqué les habitants. La boutique qui se trouvait au rez-de-chaussée abritait une vieille mercerie et l’immeuble était resté des années à l’abandon après la mort de sa vieille propriétaire.

Robert se dirigea vers le café qui avait rouvert. Il n’avait pas envie d’y retourner, malgré l’oeil égrillard du patron qui l’interpella d’un « Alors, Robert, on est tout seul ce soir ? Robert n’avait qu’une envie : rentrer chez lui et dorloter sa femme. Mais à quoi bon ? Elle n’y était pas encore et il ne savait même pas où elle travaillait… Robert haussa les épaules. Ca allait être dur. Très dur. Son cerveau le laissa tranquille. Il n’avait rien à proposer. Juste deux longues heures de promenade imposée chaque soir. En attendant sa femme. Et en se demandant ce qu’elle faisait chaque soir, de cinq à sept.






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