dimanche 17 mai 2015

Du temps de cerveau pour... Une nouvelle varoise

Alberto était fatigué de cette vie. Par rapport à d'autres, tout semblait parfait pourtant pour lui.

Il faisait presque toujours beau, il était dans un beau pays au bord de la mer, et même les gens étaient beaux. Lui encore plus que les autres bien entendu. Sa maison était belle, vous l'avez deviné, sa voiture et ses serviteurs aussi, et même sa femme. Il avait beaucoup d'argent, du bel et bon argent. Rien à faire sauf ce qui lui plaisait, et pour un trentenaire comme lui, il y avait tellement de choses à faire...

Mais Alberto était là depuis trop longtemps. Il avait le sentiment de tout connaître. Pire, il s'ennuyait. Dans cette société qui offrait pourtant tout le confort nécessaire, il sentait qu'il pouvait y avoir plus. La dernière fois qu.il avait utilisé la porte pourtant, il s'était dit que cela serait la dernière. Quand il avait resurgi de l'eau, il avait tout de suite été frappé par la belle couleur du ciel, dégagé de fumées toxiques et par la propreté de la mer. En regagnant le bord le long de cette côte déserte, il avait eu ce sentiment d'arriver dans un paradis. Et il s'était juré d'y rester. Il ne se souvenait plus combien d'époques il avait visité, mais c'était en tous cas la première à être aussi agréable. Et il était resté là quelques dizaines d'années, le temps de s'installer, de (re)faire fortune et de découvrir une époque sereine. Il avait construit sa villa sur les hauteurs pour profiter de la vue et de la brise. 

Mais il sentait maintenant qu'il était temps de partir. De changer d'époque. Il était né dans un monde agité et il se rendait compte que l'animation lui manquait. Il avait cru trouver le repos ici, mais le repos c'était idiot finalement. Il était trop jeune pour se reposer.

Le seul problème serait de revenir un jour ici, si le désir le reprenait plus tard, beaucoup plus tard, quand il serait un vieil immortel. Ça paraît idiot, se dit-il, mais même les immortels vieillissent et changent. Il ne savait pas s'il était possible de revenir. Pour le moment ses voyages l'avaient toujours emporté à des endroits et des époques différentes. Il ne contrôlait absolument pas le processus. Et il n'avait jamais non plus rencontré d'autre immortel qui lui aurait expliqué comment faire. Alberto aurait bien aimé, mais cela ne s'était jamais produit. 

Alberto alla embrasser sa femme. Il ne lui dit pas au revoir car il ne la verrait vraisemblablement plus jamais. Il n'avait jamais revu les autres naturellement. Elle se débrouillerait toute seule. Avec la fortune qu'il lui laissait, il n'était pas inquiet. Il l'aimait évidemment, mais après avoir aimé tant de femmes, il avait pris du recul. En plus elle commençait à vieillir. Il monta dans sa voiture et les chevaux l'emportèrent vers la mer, en bas, au loin dans la brume bleutée du matin. Il n'avait rien d'autre avec lui que son petit sac de diamants pour bien démarrer quel que soit l'endroit où il sortirait de la porte et un sac étanche avec des vêtements passe-partout.

Lorsqu'il arriva au bon endroit sur la côte, il descendit de sa voiture et renvoya son serviteur. Il avait besoin d'être seul aujourd'hui, lui dit-il. Il lui mentit en lui demandant de revenir le chercher le soir. Puis il marcha jusqu'au bout du cap rouge si remarquable et qu'il connaissait par cœur. Il se retourna pour s'imprégner de ces couleurs si parfaites avant de plonger dans l'eau délicieuse. Il nagea vers le rocher isolé au bout du cap, prit une grande inspiration et plongea. Adieu les romains, adieu le premier siècle, bonjour une autre époque.

Alberto avait du souffle. De toutes façons il ne pouvait pas mourir, même étouffé, il avait déjà essayé. Au bout de quelques minutes sous l'eau, il arriva devant la porte. Elle était invisible mais il savait qu'elle était précisément à cet endroit. Il regarda une dernière fois autour de lui les quelques poissons qui l'observaient surpris de voir un homme par ici. Puis il nagea à travers le porte. 

Il ne sentit rien. Il ne sentait jamais rien. Même l'eau semblait avoir la même température, à cette profondeur. Il regarda autour de lui. Les poissons avaient changé. Évidemment. Ils n'étaient pas à la même place que la seconde d'avant, mais c'était les mêmes. Les mêmes ? En tous cas ils ressemblaient beaucoup aux autres. Un bon signe, pensa-t-il.

Alberto remonta en ligne droite vers la surface. Le soleil brillait à travers le plafond d'eau. Une belle journée, se dit-il. Il émergea et regarda tout autour de lui. Il aimait ce premier regard sur un nouveau monde. Cette première impression qui lui donnait toujours la chair de poule. Il adorait cette excitation de l'inconnu. Cet éveil de tous ses sens. A quelle époque était-il ? Aujourd'hui, autour de lui, tout était comme avant. Les mêmes couleurs, la même odeur. Une époque qui ressemblait à l'antiquité romaine donc. En tous cas d'ici il ne voyait aucune construction, mais le cap se dressait trop à pic pour qu'on y construise quelque chose. Plus haut peut-être ? il décida de nager jusqu'au bord puis de monter en haut du cap pour avoir un aperçu de ce monde. Car il allait devoir rester ici quelques années. La porte ne s'ouvrait jamais deux fois d'affilée. Il était coincé quelque temps dans cette époque, qu'elle lui plaise ou non. C'était le risque. C'était aussi sa chance, car il détestait s'ennuyer. Et il avait tellement confiance en lui !

Il nagea tranquillement vers le bord. Personne en vue. Pas une époque surpeuplée, donc, comme son monde d'origine. Il se laissa sécher et sortit ses vêtements. Il pourrait se vêtir comme les autres plus tard. Pour le moment ça suffirait. Puis il se mît â gravir le cap. Il passa par les rochers, tout droit. Il ne voulait pas regarder autour de lui pour avoir la surprise en haut. Le soleil commençait à descendre lorsqu'il arriva au sommet. Il ferma les yeux, se mit debout, calma sa respiration. Puis il regarda autour de lui.

Le cap était désert. Aucune construction. Aucune ruine même. Aucun humain non plus. Au loin, il ne voyait que la nature. Pas de maison, pas de bateau. Aucun signe d'humanité. Alberto se gratta la barbe. Aucun humain ? Hum... Soit il était revenu très loin dans le passé, soit il était allé très loin dans le futur après la fin ? Il ne pouvait pas savoir. Pas encore. Il décida d'attendre la nuit pour voir s'il y aurait des lumières et s'installa confortablement. Il veilla toute la nuit, mais ne vient rien d'autre que le noir du ciel et les étoiles. Les constellations ne lui étaient pas familières. Beaucoup de temps avait dû s'écouler. Dans un sens ou dans un autre.

Au matin, il descendit et longea la côte vers l'Ouest. Il avait décidé d'aller voir sa maison, en tous cas l'emplacement où sa maison avait été ou serait construite un jour. Il aimait construire sa maison à cet endroit. Il en avait construit plus d'une centaine au même endroit, presque à chaque fois en fait, sauf lorsque l'emplacement avait déjà été occupé. Il s'était alors contenté de la racheter le plus vite possible. C'était une manière comme une autre de bouger et en chemin il verrait bien s'il y avait des signes de vie. Il marcha jusqu'à midi et arriva au pied de sa colline. Il ne lui restait plus qu'à la gravir pour voir l'emplacement de sa maison. De sa future maison, se dit-il, car il était de plus en plus évident que personne n'habitait ici.

Il marchait tranquillement quand il se heurta à un mur. Un mur ? Pas n'importe quel mur, un mur invisible, dur et infranchissable. Un écran d'énergie, pensa-t-il immédiatement. Que fait un écran d'énergie ici ? En tous cas on doit être dans un futur avancé. Ils n'ont pas été inventés avant le XXX° siècle s'il se souvenait bien. C'était frustrant. Il ne pouvait même pas aller a l'emplacement de sa maison. Le mur se dressait juste avant.

Il fit un pas de côté, mais le mur était toujours là. Par contre le paysage avait changé de l'autre côté. Il y avait maintenant une maison. Une de ses maisons en fait. Celle qu'il avait construite en pleine guerre atomique. Une maison laide mais solide et qui avait résisté à toutes les attaques et à toutes les radiations. Et devant la maison, allongée sur un transat, il y avait sa femme. Une de ses anciennes femmes en tous cas. Alberto vit alors clairement que le mur s'étendait à perte de vue, légèrement arrondi et concave, séparant deux mondes, l'un tout vert et naturel autour de lui, l'autre tout gris et rempli de béton. Comme un cercle. Il n'eut aucun mal à calculer de tête son rayon. Il sut alors que le mur était centré sur la porte et qu'il était arrivé au bord, juste à côté de sa maison, comme il continuait à l'appeler.  Il voyait ce qui se passait de l'autre côté mais ce n'était pas réciproque. Le mur l'isolait. 

Il fit un autre pas de côté et se retrouva face à la tente qu'il avait plantée là, en plein milieu du désert lorsque la mer s'était retirée. Il était resté ici cent ans. Avec sa famille qui était devenue sa tribu. Puis il était reparti vers le rocher isolé au pied du quel se trouvait la porte. Personne ne le remarqua non plus. Les enfants, ses enfants, jouaient comme si de rien n'était, comme si un mur ne coupait pas le monde en deux à quelques mètres de là. Ils étaient tels que dans son souvenir, le dernier jour où il les avait vus.

Alberto passa l'après-midi à faire des pas de côté. A chaque fois, une maison apparaissait. Il n'en reconnaissait que quelques-unes. Peut-être ne les avait-il pas encore construites ? Il arriva soudain devant la villa romaine qu'il avait quitté la veille. Sa femme, la dernière, regardait à travers lui le chemin. Elle ne le voyait pas et semblait inquiète. Elle était belle quand même, se redit-il. Pourquoi ai-je voulu quitter ce paradis ? Pourquoi si tôt ?

Alberto s'assit devant elle. Il camperait là cette nuit, c'était decidé. Il fit un feu, un feu qu'il était le seul à voir. Il n'osait pas bouger. Il avait peur de quitter cette maison et cette femme. Rien ne prouvait qu'il pourrait retrouver la même facette du mur. Il avait essayé pendant la journée de revenir d'un pas en arrière et à chaque fois il tombait sur une époque différente. Ce mur semblait infini. Et il était impossible, même pour lui, de revenir exactement au même endroit.

Alberto ne dormit pas cette nuit-là. Ou du moins il crut ne pas dormir. Mais se réveilla bel et bien le matin suivant, surpris. Il avait dû bouger car il se trouvait maintenant face à un château Renaissance qu'il ne connaissait pas. Alberto soupira. Il laissa son sac de diamants pour marquer la place. Il savait maintenant au plus profond de lui-même qu'il était seul dans le cercle du mur. Et qu'il n'en sortirait peut-être jamais. Il décida d'explorer son nouveau territoire. Il avait le temps maintenant. Il allait construire une maison ici. Juste à côté de ses autres maisons. Et il allait attendre que la porte se rouvre, si elle devait se rouvrir un jour. Au moins il aurait des voisins toujours différents ! Et avec un peu de chance, peut-être qu'un autre immortel se ferait prendre au même piège ? Ou même une immortelle ? Alberto sourit. On verrait bien. En attendant, il fallait profiter de chaque jour. Carpe diem.

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