dimanche 12 juillet 2015

Du temps de cerveau pour... une nouvelle sonnante de Lermont - 1

Lermont se faisait vieux mais il était toujours l’homme aimant.

Toute sa vie il avait aimé des femmes et toute sa vie ça s’était mal passé. Mais toute sa vie, il avait continué. Oh, ce n’était pas sa faute, bien sûr. N’importe quel homme un tant soit peu raisonnable aurait compris depuis longtemps qu’il y avait un problème et que ce problème était chez lui, pas chez les femmes qu’il avait croisées. Mais Lermont n’était pas vraiment raisonnable. Il savait raisonner et même très bien car c’était un savant éduqué mais il ne savait pas s’appliquer la raison à lui-même et encore moins aux femmes qu’il rencontrait. Lermont était fait comme ça. Il aimait aimer, il savait aimer, il attirait comme un aimant les femmes aimantes et qui voulaient aimer.

Lermont se faisait donc vieux, mais il portait encore beau. Lui seul connaissait son âge réel. Ses papiers d’identité étaient moins documentés que lui et de toutes façons il était dans cet âge indéfinissable où personne ne savait le situer. Il n’avait que quelques cheveux gris, à peine visibles sur les tempes, et sa stature le rendaient très séduisant sans qu’il y ait besoin de regarder trop en détail. D’ailleurs si vous demandiez à toutes les femmes qui l’avaient connu de le décrire, aucune ne saurait exactement le faire. Toutes parleraient de ses yeux évidemment. De ses beaux yeux gris qui se coloraient de toutes les couleurs selon la lumière et son humeur. De son sourire et de ses fossettes qui semblaient l’habiter en permanence. Et c’est tout. Pour les femmes, Lermont semblait se réduire à cela - des yeux, un sourire, une stature. Et des mains. Car Lermont avait de très belles mains qui semblaient à la fois fines comme un artiste délicat et fortes comme un forgeron. Des mains qui concentraient ce fluide magnétique qui le caractérisait et qui avait marqué toute sa vie.

Lermont avait fini par fuir les femmes - et les hommes aussi d’ailleurs car tous étaient sensible à cet homme aimant. Il ne pouvait s’empêcher d’aimanter et d’attirer certaines femmes. Et il ne voulait plus souffrir. Ni faire souffrir. Mais Lermont avait construit une étrange mémoire à sa façon, sans vraiment s’en rendre compte. Il était très précis sur énormément de détails inutiles ou professionnels, mais il avait le sentiment d’avoir de la bouillie dans la tête à propos des femmes. Tout se mélangeait dès qu’il pensait aux femmes. Plus il essayait d’y penser, plus tout avait l’air de tourbillonner dans sa mémoire sans qu’il n’arrive à en saisir plus que des détails insignifiants. Il ne se souvenait que d’une chose à propos de chacune des femmes qu’il avait connues, leur rencontre. Tout le reste partait dans un souvenir flou qu’il n’arrivait même pas à identifier.

Il avait donc la mémoire très claire de toutes ses rencontres, de tous ces instants magiques où quelque chose s’était passé entre lui et une femme. Pas forcément la première fois qu’il avait vu cette femme d’ailleurs. Pour certaines leur vraie rencontre ne s’était passée que beaucoup plus tard, comme cette amie d’enfance avec laquelle il avait grandi en s’en moquant un peu et qui avait subitement ouvert ses lèvres d’une manière irrésistible un soir sur un banc public. Cela avait été une soirée extraordinaire, mais une aventure somme toute assez brève. Peut-être étaient-ils trop semblables, se connaissaient-ils trop pour aller plus loin qu’un fantasme de rencontre. En tous cas il ne s’asseyait plus jamais sur un banc public sans une émotion certaine.

Il aimait à se remémorer toutes ces rencontres. Il n’avait jamais osé les mettre par écrit car il était timide et un peu superstitieux, mais il se plaisait à se les réciter dans sa tête. C’était l’un de ses bonheurs. Il était bien conscient qu’il était ridicule, mais cela lui remontait le moral quand il en avait besoin. En bon esprit scientifique et raisonné il se disait qu’il devait y avoir un motif, une règle commune à toutes ces rencontres qui lui permettrait de reconnaître la femme idéale, celle qu’il attendait depuis si longtemps. Mais il avait beau retourner dans sa mémoire toutes leurs physionomies et toutes les circonstances de ces rencontres, il ne trouvait aucune similitude.

Elles avaient quand même presque toutes eu tendance à être plus petites et plus jeunes que lui, avec des cheveux plutôt bouclés et foncés. Très belles aussi, car en attirant les femmes il pouvait se permettre de choisir, se disait-il. C’était un mensonge effronté évidemment. Il ne choisissait jamais et se faisait rencontrer plutôt qu’il ne rencontrait. Mais la beauté des femmes était pourtant une constante. Et il ne trouvait pas belles toutes les femmes, ç’aurait été une illusion dangereuse. Il n’était pas suffisamment beau ou riche pour n’attirer que des mannequins. Avec le temps, il s’était dit que son magnétisme était sélectif, tout en n’en comprenant pas le mécanisme.

Lermont se faisait vieux et il ne comprenait toujours rien aux femmes. Au moins il s’en rendait - un peu - compte. Il avait décidé de résister à toute nouvelle rencontre. C’était devenu trop difficile. Cet espoir de la bonne rencontre, remplacé bien vite par le simple bonheur éphémère d’une rencontre délicieuse - avec toutes ses nuances de couleur - le minait. Les émotions étaient trop fortes et son coeur explosait à chaque fois. Puis il savait que le moment de la séparation arriverait et cela le détruisait. Tel un phénix qui renaissait et mourait à chaque femme, Lermont perdait un peu de son âme à chaque rencontre. En plus, les séparations étaient douloureuses, qu’elles durent une minute ou qu’elles s’étalent sur des années. Mais les bonnes résolutions de Lermont ne duraient jamais longtemps. Il ne pouvait éviter les lieux fréquentés par des femmes. La seule chose qu’il arrivait à faire, maintenant, c’était de décider assez vite si c’était la bonne rencontre ou pas. Il pouvait ainsi entamer une séparation plus vite et il supposait que cela faisait moins souffrir sa compagne de quelques instants. Décidément il ne connaissait rien aux femmes.

N’accusez pas Lermont d’être un vil séducteur ou un obsédé sexuel. Il était comme ça, à la recherche de l’absolu depuis sa plus tendre enfance. Avec une malédiction en plus, celle d’attirer les femmes comme un aimant. S’il avait pu étouffer son aimant personnel, il l’aurait fait depuis longtemps. Mais rien n’y faisait.

Cette histoire commence un soir, dans une grande ville où Lermont était de passage pour une réunion professionnelle. La réunion était terminée et malgré quelques regards luisants reçus de ses collègues féminines locales, il avait réussi à ne pas rencontrer de femme. Il avait la soirée pour lui dans cette ville inconnue. Il décida d’aller s’asseoir sur un banc public. Un petit geste un peu maniaque, se dit-il avec un sourire complice pour lui-même. La soirée était fraîche, le parc vide. Il pourrait profiter calmement de son banc et éviter toute rencontre.

Lermont s’assit et commença à se réciter tout bas la litanie de ses rencontres passées. Oh, pas beaucoup, quelques dizaines au plus. Mais son sourire s’élargissait à chaque nom... Quand il arriva à la dernière rencontre, ses yeux brillaient. Il leva les yeux.

A suivre




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