dimanche 3 juillet 2016

Du temps de cerveau pour... Une nouvelle vallée

Grail se réveilla tôt ce jour-là au son du chant de l'oiseau du matin. La plus belle de toutes les musiques du monde pour lui. Un oiseau qu'on ne trouvait qu'à flanc de montagne, comme ici dans son refuge. Le soleil se levait plus tôt ici que dans la vallée en contrebas qui s'étirait à l'infini du nord au sud. C'était l'une des raisons pour lesquelles Grail passait le plus de temps possible ici. Pour le soleil. Pour l'oiseau du matin. Et pour le Son naturellement.

Il avait grandi dans le village qu'on voyait sortir lentement de la nuit, tout là-bas, si petit. C'était un petit village de toutes façons, mais vu d'ici on pouvait à peine discerner les maisons. Le village suivait le Sillon, en épousait la forme sinueuse et se blottissait entre deux ponts sur la rivière qui coulait au fond de la vallée. Grail se dit qu'il avait eu de la chance de naître dans ce village. 

A l'école, on lui avait enseigné la géographie du monde mais face à la grandeur de ce qu'on lui avait montré, il avait réagi comme tous les habitants. Il n'avait pas pu imaginer une réalité si grandiose et s'était réfugié dans l'amour de son village et de ce petit bout de vallée qu'ils étaient capables de parcourir dans la journée. La vallée, leur vallée était immense, elle s'étendait presque à l'infini de chaque côté. Le prochain village au sud était à deux jours de marche et au nord, la ville était à trois jours de marche. Quand il montait au refuge, il pouvait mieux voir au loin et croyait pouvoir discerner la ville ou en tous cas l'endroit où leur vallée s'élargissait pour en croiser une autre. Il y avait de temps en temps des voyageurs qui venaient de la ville ou des villageois qui y allaient pour commercer, mais c'était rare car ils avaient tout le nécessaire ici.

Le chant de l'oiseau s'harmonisait parfaitement avec le Son, évidemment. Grail entendait le Son en permanence. Il était capable d'en discerner toutes les nuances qu'il soit infiniment loin ou tout proche. Avant qu'il ne choisisse le métier de guetteur et la montagne, ses professeurs avaient voulu qu'il devienne musicien et avaient même souhaité qu'il aille à la ville. Il avait l'oreille absolue, avaient-ils dit, un don rare et utile. Mais Grail n'avait pas voulu. Il avait failli accepter, mais son grand-père l'avait emmené un jour dans la montagne et il n'avait plus jamais voulu la quitter. Ce premier jour, ils n'étaient pas montés bien haut mais Grail avait senti la vibration du Son dans la montagne et dans l'air même. Cette vibration l'avait empli du désir de la sentir encore et encore. Toujours. Le Son était tellement plus intense dans la montagne. Son grand-père l'avait regardé et lui avait souri. "Ta place est ici, Grail" lui avait-il dit. Ses yeux avaient brillé de manière intense.

Le grand-père de Grail était mort la semaine suivante et Grail avait pris sa décision juste après. Il était fait pour la montagne et pour le Son. Il argumenta longtemps avec ses parents et ses professeurs mais ils acceptèrent devant la force de sa conviction. Il faut dire qu'après la mort de son grand-père, le village n'avait plus de guetteur. Personne ne savait exactement à quoi servait un guetteur, mais la tradition voulait qu'un village ou une ville ait si possible toujours un guetteur. La ville d'à côté n'en avait plus depuis longtemps. Grail descendait de temps en temps au village, quand il en avait besoin. Il sentait le Son frémir et changer au fur et à mesure de sa descente. Le Son restait toujours magnifique mais tellement moins riche qu'en haut ! Son cœur s'emplissait de bonheur par contre chaque fois qu'il remontait à son refuge.

Le Son variait et rythmait la vie de chacun, partout sur la planète. Même quand il était faible, il transmettait ses vibrations au sol et à l'air. A l'eau de la rivière aussi et à tous les êtres vivants. L'oiseau du matin était un oiseau magnifique et exceptionnel. Son chant était toujours harmonisé avec le Son et il magnifiait la beauté du matin. Grail avait du mal à s'éloigner de l'oiseau du matin et de la beauté pure de son chant. Quand il descendait au fond de la vallée, il ressentait un manque terrible car le chant de l'oiseau du matin disparaissait complètement. Son refuge n'avait pas changé depuis des générations, chaque guetteur l'entretenant avec amour. Après son grand-père qui avait remplacé un volet, Grail avait entrepris de refaire la cheminée qui penchait un peu trop à son goût. L'oiseau du matin y avait fait son nid et Grail faisait très attention de ne pas le déranger.

Ce matin-là donc, Grail se réveilla au son du chant de l'oiseau. Le chant était particulièrement joyeux ce jour-là. Tellement joyeux qu'il se leva tout de suite, noyé dans une allégresse inconnue. Il ressentit au fond de lui le besoin impérieux de monter plus haut dans la montagne. Plus haut qu'il n'avait jamais essayé. Au-dessus du refuge, la montagne montait presque à la verticale, mais quelques pistes et bouts de sentier permettaient de s'élever un peu. Grail ne montait pas souvent, car le Son devenait de plus en plus puissant avec l'altitude. Et ce matin-là, il prit son sac, son bâton et sa gourde. L'oiseau était devant sa porte et le regardait. Grail ne l'avait jamais vu ainsi. Il se baissa et le prit dans ses bras. L'oiseau du matin était comme tétanisé. Il ne chantait plus et Grail réalisa alors que le Son était très fort, plus fort que jamais. Grail regarda autour de lui. Le village était encore assoupi, mais la ville au loin était en pleine agitation. Une colonne de lumière s'élevait jusqu'au ciel et illuminait toute la vallée au nord. 

Grail sentait le Son monter en puissance et en richesse. Des harmoniques qu'il n'avait jamais décelées l'entouraient de leur velours. L'oiseau du matin se blottissait contre son cœur, comme s'il avait peur devant tant de beauté. Grail sut alors qu'il devait agir, lui le guetteur. Il rentra dans son refuge, ouvrit le vieux placard et en sortit la bouteille. Elle était antique mais solide. Elle n'avait pas servi depuis des siècles au moins et peut-être même jamais.

Il prit le chemin de la montagne et commença à gravir le sentier oublié au-dessus du refuge. Le sentier était très mal repéré mais à chaque pas Grail montait et le Son devenait plus fort. Grail savait qu'il n'aurait pas le temps ni la force de monter jusqu'à la crête qui séparait les deux vallées. Il savait qu'il y avait une autre vallée derrière, puis une autre montagne, puis d'autres vallées et d'autres montagnes. A l'infini. Il espérait simplement arriver assez haut avant que la colonne de lumière arrive au-dessus du village. Il n'était jamais monté aussi haut. Lorsqu'il arriva sur le chemin, il fut surpris. Jamais il n'avait soupçonné qu' un chemin soit ici, à cette hauteur. Personne n'en avait jamais parlé, même pas son grand-père. Et le chemin était parfaitement rectiligne, ou en tous cas avec une courbe très large qui permettait de voir très loin. L'oiseau du matin s'était endormi et Grail le déposa sur son sac à l'abri du vent, juste en-dessous du chemin. Le Son était très puissant ici, presque insupportable. Grail posa le pied sur le chemin et le Son s'arrêta. Ou plutôt la vibration du Son devint inaudible, mais elle passait à travers toutes choses comme s'il faisait partie du Son lui-même. Grail s'assit au milieu du chemin et attendit, en résonance avec le Son. On était presque au soir et la colonne de lumière s'était un peu rapprochée.

Il attendit trois jours à cette même place. L'oiseau dormait toujours mais Grail ne ressentait aucune impatience. Il regardait la colonne de lumière avancer, à la vitesse du pas d'un homme. Il se repaissait du Son inaudible qui faisait vibrer son corps et son âme. Il attendait que la lumière arrive à lui.

Au matin du quatrième jour, l'oiseau du matin se mît à chanter. Grail se réveilla. Un vieil homme avançait sur le chemin, vers lui. Ses longs cheveux étaient dressés vers le ciel comme s'ils étaient aimantés. L'homme était très vieux et marchait lentement. Il s'assit à côté de Grail et celui-ci lui donna de l'eau. Le vieil homme lui sourit.
- Je suis heureux de te voir, mon petit, chantonna le vieil homme, tu as la bouteille ?
- Oui monsieur, la voici, lui répondit Grail en sortant l'antique bouteille de son sac.
- C'est bien. Tu es un bon guetteur. Donne-la moi.
Grail lui tendit la bouteille bouchée et le vieil homme la saisit par le goulot. Elle s'ouvrit facilement et le vieil homme la leva en l'air.
- Que faites-vous, monsieur ?
- Je la remplis avec le Son, mon petit. La mienne est au bout du rouleau, c'est la Providence qui t'a placé là.
- Non, c'est le Son lui-même, monsieur, lui répondit Grail.
- C'est la même chose mon petit. Sans le Son nous n'existons pas. Rien n'existe sur notre monde. Le Son est tout et le Son doit être créé en permanence. C'est pourquoi je marche. Je marche et la lumière me suit. Et la lumière génère le Son en se frottant aux parois des vallées du monde.
- Vous créez le Son ? Demanda un Grail interloqué.
- Oui mon petit. Le monde est un gigantesque entrelacs de vallées et la lumière les parcours comme une aiguille dans un sillon qui s'enroule autour du monde et se croise de temps en temps, comme dans la ville que je viens de dépasser il y a quelques jours. J'ai bien fait de choisir cette vallée. La tienne. Le Son m'a guidé, naturellement. Il reste tellement peu de guetteurs. J'espère que tu en trouveras un avant qu'il ne soit trop tard, et qu'il aura conservé une bouteille. Le Son ne doit pas s'arrêter.
- Le Son peut s'arrêter ? Les yeux de Grail s'agrandissaient à vue d'œil.
- Tant que le marcheur marche, le Son continue, mon petit, car la colonne de lumière le génère en se frottant aux parois de la vallée. C'est pourquoi la bouteille est si importante. Il faut la remplir pendant que tu marches et la laisser débouchée pendant que tu dors ou que tu est arrêté, afin que le Son ressorte pendant ces rares moments. Mais tu verras, on n'a pas besoin de beaucoup s'arrêter. Je marche depuis des dizaines d'années et je dors de moins en moins. Et pourtant je n'ai parcouru qu'une si petite partie du Sillon. Tu verras.
- Je verrai ? 
- Oui mon petit, tu verras. C'est toi qui va marcher maintenant. Je suis vieux et fatigué. Et, après tout, c'est le rôle d'un guetteur non ? Attendre le marcheur et le remplacer ? Sache que parmi tous les guetteurs, bien peu rencontreront le marcheur. Tu as eu cette chance. Maintenant à toi.

Grail commença à comprendre. Il sourit au vieil homme et se leva. Le vieil homme lui tendit la bouteille. Ses cheveux gris retombèrent quand Grail prit la bouteille de ses mains, et il sentit que ses cheveux blonds se dressaient vers le ciel. "Ils sont encore bien courts, mais ils vont pousser" lui dit le vieil homme, "bonne chance, marcheur". Grail vit le vieil homme descendre vers le fond de la vallée avec l'oiseau du matin sur son épaule qui chantait comme le dieu des oiseaux. Il aurait voulu poser tant de questions. Mais il était seul maintenant.

Il prit ses affaires, la bouteille, et il marcha. 
Il marche encore aujourd'hui, sinon je ne serais pas là pour voir raconter cette histoire mes enfants.
Lui ou un autre marcheur.




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