mercredi 20 juin 2018

Multilatéralisme

Petit coup de gueule aujourd'hui pour défendre le multilatéralisme.

Je vous encourage à lire l'article de Wikipédia (exemple parfait d'encyclopédie coopérative et multilatérale) sur ce sujet. Un extrait ? "Le multilatéralisme est donc, à l'intersection de la coopération et de l'anarchie internationale, un mécanisme imparfait de régulation des relations interétatiques." Intersection entre coopération et anarchie ? Un peu étroite cette crête entre deux utopies...

Le multilatéralisme est fragile. C'est déjà un concept difficile à prononcer, encore plus à mettre en oeuvre, surtout à une époque de résurgence des nationalismes, des protectionnismes, des individualismes et des populismes qui tous vont dans le même sens : on pense d'abord à nous et ensuite - éventuellement - aux autres, que cela soit au niveau des individus, des communautés ou des États.


Les diplomates connaissent bien ce concept. Staline disait en 1941 "Ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi est négociable". Cette phrase a été déformée plein de fois, la seule partie invariante étant le "Ce qui est à moi est à moi", le reste pouvant être "ce qui est à toi est à moi", "ce qui est à toi on le partage", "ce qui est à toi ne l'est plus"... Elle déforme d'ailleurs un verset de la Bible, dans un autre domaine, quoique la religion soit l'opium du Peuple, n'est-ce pas ?.

Les exemples actuels de lutte contre le multilatéralisme sont nombreux. En voici quelques-uns :

- Trump, l'homme de Lui d'abord et de l'Amérique aussi, a prouvé maintes fois qu'il n'aime pas toutes ces institutions qui ne sont pas dans le domaine de la négociation musclée (à son avantage). Il a simplement renforcé et officialisé une tendance américaine ancienne d'unilatéralisme, en coupant ses subventions à l'UNESCO, en quittant l'Accord de Paris sur le climat, celui sur le nucléaire en Iran ou en quittant hier le Conseil des Droits de l'Homme de l'ONU - conseil hautement criticable car parodique et mal composé mais qui a osé critiquer sa politique anti-immigration avec le Mexique. Il défie l'OMC sur les accords commerciaux en mettant en place des barrières à l'importation. Mais c'est logique. Les USA ont très souvent, en tant qu'État fédéral, agi contre le multilatéralisme, y compris au conseil de sécurité de l'ONU justement. Trump ne fait que rendre cette parole publique et assumée, tout en laissant ses conseillers et les patrons des grandes entreprises américaines négocier discrètement des accords bilatéraux. Bilatéraux, oui, justement. Et pas seulement sur notre belle planète de moins en moins accueillante. Dans l'Espace aussi, puisque Trump a dit "It is not enough to have an American presence in space, we must have American dominance in space."

- En Europe, les attaques fusent de partout contre cette Union Européenne qui n'est perçue et présentée que comme apporteuse de problèmes, comme le bouc-émissaire ultime, le Malaussène du grand magasin européen où l'on trouve tout ce que l'on veut. Evidemment, l'un des mécanismes préférés du multilatéralisme est celui de la négociation en groupe, à travers le consensus, l'acceptation des règles de décision quelles qu'elles soient, incluant l'unanimité ou la simple majorité (de quoi d'ailleurs ? une voix par pays comme à l'ONU, plusieurs voix selon la puissance ou la population ou la taille des cheveux du représentant ?). Ces règles peuvent être dénoncées ou contournées à tout moment, il suffit souvent d'une élection, comme en Europe en ce moment avec les exemples italiens ou allemands au sein d'alliances électorales de pâté de carpe et de lapin farci à moins que cela ne soit le contraire. Nous en sommes aujourd'hui à une Europe des Nations où chacun fait ce qu'il lui plaît dans ses domaines régaliens comme on dit en France, dans cette République qui a pourtant guillotiné son Roi. Une Europe fédérale, donc multilatérale à son échelle, est loin de nous. Une Europe unie encore plus. Le multilatéralisme est délicat à mettre en oeuvre, et il est facile d'en critiquer la faiblesse au-delà de ses frontières quand on ne regarde pas chez soi. Le élections européennes tourneront implicitement autour de ce thème l'année prochaine, gageons-le.

- Dans le monde du développement international, on parle souvent d'aide multilatérale et d'aide bilatérale. Lire cet article si cela vous intéresse, d'où est extrait le graphique ci-dessous


Malgré les discours, les aides bilatérales restent les plus nombreuses, quelles que soient leurs origines, sauf en Europe où c'est assez équilibré, justement à cause du degré légèrement multilatéral de l'Union européenne elle-même. En Afrique par exemple, le contraste est saisissant. Dans ce futur grand marché, dans cette mosaïque d'Afriques très différentes même au Sud du Sahara, dans ce continent bientôt l'un des plus peuplés et qui n'arrive toujours pas à nourrir ou fournir de l'électricité et de l'eau à tous, les aides diverses et variées se multiplient. Les discours ambitieux se confrontent aux réalités dures de l'Afrique, et chacun accuse l'autre de néo-colonialisme, d'ingérence ou même de laxisme. L'Afrique est un exemple parfait de multilatéralisme raté, ou pour être optimiste de multilatéralisme en cours de construction à travers l'Union africaine ou d'autre "supranational bodies", comme dans la carte ci-dessous qui complète celles que j'avais déjà publiées ici en 2014. Une carte qui donne une bonne idée de la difficulté de mettre en place un multilatéralisme efficace dans notre monde de brutes.


- Dans notre monde numérique, celui du "partage", le multilatéralisme est profondément vicié au bénéfice quelques-uns. Lisez ce livre pour en avoir une belle critique, même si elle est déjà ancienne puisqu'elle date de 2016 et que le monde du numérique va vite. L'Internet est devenu l'un des fondements de nos vies grâce à tout ce qu'il permet. Il a été basé sur une idée de partage dès sa conception et sur le multilatéralisme dans sa gouvernance (même si les USA ont toujours eu un poids déterminant, celui-ci a beaucoup diminué sous Obama et Trump risque d'ailleurs de revenir en arrière...). Les nouveaux services de partage ont pourtant presque toujours le même but, c'est de traiter les clients comme des données vendables à d'autres clients ou pour de la publicité ciblée. En l'occurence "Ce Qui Est À Toi Est À Moi" devient une appropriation par certains de ce qui nous appartient, puisque les bénéfices ne sont pas équitablement partagés. Rien à voir avec le multilatéralisme des États, me direz-vous ? Hum... Le multilatéralisme de la politique internationale ne concerne plus aujourd'hui que les États, justement, mais aussi les grandes compagnies internationales qui ont intérêt à négocier des accords bilatéraux partout, afin de garder étanches entre eux les segments de marché.

Mais l'étanchéité n'existe pas, comme lors du naufrage du Titanic lorsque les segments du paquebot se sont remplis comme de vulgaires vases communicants. Alors, le multilatéralisme, vous êtes prêts à lutter pour lui ? Moi, oui.


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