Le livre est un objet paradoxal. Et nécessaire.
Objet physique et/ou numérique ; objet sous plusieurs formats qui appellent différents modes de lecture, de l'écrit à l'oral ; suite de lettres, de tokens, de mots, de lignes, de paragraphes, de chapitres, de volumes, selon les usages qu'on en fait ; objet travaillé à plusieurs la plupart du temps ou par une seule personne ; objet humain ou AI, en partie ou en totalité ; objet de désir, de plaisir, d'inquiétude voire d'angoisse selon les publics et les instants ; objet ou sujet ou même sensation pure ; objet des moments où on l'écrit et le travaille, ou alors des moments où on le lit, le stocke, le feuillette, le regarde, ou on s'en souvient plus ou moins précisément ; objet à acheter, à louer, à emprunter, à voler, à pirater ou à regarder ; objet avec ses lieux de culte que sont les librairies, les bibliothèques et autres médiathèques, les musées, les boites à livres, les bancs publics, les supermarchés ; objet de culture ou d'inculture ; objet de manipulation ou de transmission ; objet commercial ou dans le domaine public ; nécessité, contrainte, ou devoir ?
J'aurais pu continuer longtemps comme cela. Dans votre tête et dans vos expérience, vous avez certainement d'autres points à ajouter...
Le livre, dans toutes ses incarnations, est au coeur de nos sociétés depuis un certain temps. Il s'est transformé avec les temps et se transformera encore. Combien de temps existera-t-il ?
On peut exister tant qu'on est visible. Accessible même. Ou idéalisé, pourquoi pas. Mais quand on n'est ni l'un ni l'autre, existe-t-on ? Le livre, sous toutes ses formes est de plus en plus présent, mais de moins en moins lu/écouté/vu. Nous connaissons tous les difficultés de cet objet merveilleux : la filière du livre et ses impératifs commerciaux voire politiques, par des acteurs économiques vieillissants ou venus d'ailleurs pour vendre autre chose ; la multiplication des livres qui ne sont pas des livres, mais seulement des suites de lettres noires de mots dans le meilleur des cas ; la concurrence d'autres vecteurs de culture - ou d'inculture - plus séduisants ou mieux gérés, en tout cas souvent plus attirants au premier regard ; le règne grandissant du court, voire du très court, contre le plus long, avec la baisse de la concentration nécessaire pour tout ce qui est long...
À propos de cet article, un sujet dont vous avez certainement entendu parler un peu partout, le livre serait donc en train de franchir une nouvelle étape : devenir le simple combustible d'IA qui les utilisent - à leur seul profit - pour s'enrichir ainsi que leurs actionnaires, et qui sont ensuite détruits parce que trop chers à conserver.
Ray Bradbury détruisait les livres par le feu dans Fahrenheit 451.
Le feu a été inventé il y a très longtemps par l'homme et nous a bien servi.
Mais depuis que l'IA a pris le pouvoir, plus besoin de feu.
L'IA détruit les livres également. Mieux même que le feu.
L'idéal du bien public commun que pourrait être la culture est donc en train de tomber comme Icare près du soleil de l'IA. Cet idéal était de toute façon coincé depuis longtemps par les ayant-droit qui refusent toute notion de bien public commun. Il est maintenant menacé par les IA qui réduisent les livres à des litanies de tokens "humains" et qui préfèrent empêcher leur lecture directe (parce que les ayant-droit protesteraient) plutôt que les protéger. Par exemple, en choisissant des livres disposant d'un ISBN, l'excuse est qu'un exemplaire a forcément été déposé dans une bibliothèque nationale, donc le livre n'est pas détruit. Hypocrite, non ? Marketing, oui !
Le vrai paradoxe est là : les ayant-droits, à force de protéger leurs droits, poussent à la destruction des oeuvres par les IA.
Un autre monde de l'édition aurait pu être possible : rémunérer les ayant-droit qui le souhaitent (auteurs mais pas seulement), alimenter les IA avec des contenus humains, permettre à tous de lire librement tout ce qu'ils veulent et de le trouver facilement sous le format qu'ils souhaitent. Mais si un tel modèle devait être implémenté, il faudrait changer tellement de choses, que chacun dans son petit coin y perdrait.
Alors, oui, il est tellement plus facile d'accuser l'autres (nimby) et de se foutre du bien public commun.
Merci aux auteurs et aux lecteurs. Finalement, c'est vous qui faites vivre le livre. Vous seuls. Oui.
PS : Au fait, puisqu'on n'est jamais servi aussi bien que par soi-même, je publie des recueils d'histoires fraiches. Zéro euro. Liens ici sur mon site principal. Bonne lecture ;)