mercredi 18 novembre 2020

Monsieur et Madame Pomme... changent de vie - Épisode 218

Premier épisode là et épisode d'hier ici

Monsieur Pomme est assis. Il a passé quelques jours dans son gourbi à Paris et il rentre retrouver Madame Pomme (Aaaaaaaaaaah). Il est assis dans le train. Et puisqu'il aime l'aventure, il a décidé de nous raconter son voyage en train. L'aventure, oui, parce que les premiers du Vendée Globe viennent de franchir l'équateur et ils vont passer un certain temps dans les mers du Sud. Ça fait rêver Monsieur Pomme, les mers du Sud. Lui, il va vers la Manche. C'est bien aussi !

Le train est parti à l'heure, fait notable. Arrivera-t-il à l'heure ? C'est la question habituelle, une ritournelle un peu triste et désabusée. Comme tous les habitués, Monsieur Pomme est content quand il n'y a aucun retard, même surpris. Mais il ne l'est pas souvent. Il se dit que puisqu'i a décidé d'écrire pendant le voyage, aujourd'hui sera un jour sans incident, évidemment. Pas grave. Il écrira ses pensées.

Car Monsieur Pomme pense. Il a plus de quatre cases dans le cerveau, plus que les Shadoks. Peut-être pas beaucoup plus, mais quand même, c'est toujours ça de gagné.

Il regarde les rails. Beaucoup de voies et d'aiguillages au début, mais ça n'a pas traîné, il a déjà quitté Paris. Bientôt il n'y aura plus que deux voies. Comme les trains roulent à gauche (à cause des anglais of course, contrairement aux métros qui roulent à droite) et qu'il est assis du côté gauche, les trains dans l'autre sens passeront de l'autre côté, si vous me suivez. Au moins, ça le fera moins sursauter ! 

C'est fou comme les abords des voies dns les villes et les banlieues sont moches. Il arrive dans le grand triage de trains avec des voies et des trains partout. De nos jours on ne retourne plus les locomotives et les trains sont souvent symétriques. Il se souvient de ces aiguillages en rond pour faire tourner une locomotive ou changer de direction et il se demande s'ils sont encore utilisés. Peut-être. Il faudrait vérifier. 

Mais Monsieur Pomme se laisse déjà rythmer par la balance du train. Sa rame est moderne, quasi neuve, et bouge beaucoup moins que les anciennes. Surtout qu'il s'est assis en haut pour avoir une meilleure vue. Ils viennent de traverser un méandre du fleuve, avec un soleil couchant au loin et un camp de caravanes de gens du voyage au premier plan. Un paysage paradoxal comme notre société. Car de l'autre, il y avait un grand mur de béton et Monsieur Pomme préfère ne pas savoir ce qu'il y a derrière. 

Il se rend compte que la nuit va bientôt tomber et que c'est un peu raté pour sa description du paysage façon voyage en Orient. Pour cela il faut des lumières : la lumière du soleil, la lumière de son cerveau fatigué et les lumières d'une France intellectuelle et critique qui l'a bercé depuis son verger natal. Il y aura des lumières bien sûr, mais artificielles et fugaces, froides et lointaines. Alors, pour l'heure, il se repaît des derniers contrastes noir et bleu, vert et marron, noir et brillant qui passent. Il a fait beau aujourd'hui et le ciel est encore clair avec peu de nuages. Vu de ce ciel, de quoi a l'air ce train ? D'un ver luisant qui avance tout droit ? d'une ombre menaçante qui troue la Nature ? D'un merveilleux objet technologique produit par les humains pour servir leur civilisation ?

Monsieur Pomme s'arrête. Il se rend compte que son état d'esprit est un peu sombre. Par mimétisme certainement. Pffffffft. Il sourit, de lui-même avant tout... Il laisse le clavier seul quelques instants et appuis sur la touche PommeS pour enregistrer et faire une pause.

...

Il fait nuit. Quelques minutes d'abandon, pas plus je vous promets, et la nuit est tombée. Monsieur Pomme ne voit quasiment plus rien dehors, sauf le reflet des lumières crues du train, le reflet de son écran et sa belle couleur Verte. Il aime sa robe. Il y a des pommes de toutes les couleurs mais à part celle de Madame Pomme, il trouve - en toute modestie - que sa couleur est la plus belle. Il aime porter des habits de couleur pour mettre en valeur sa robe à lui. Madame Pomme préfère qu'il soit en bleu, mais il trouve que le bleu ne va pas très bien avec son vert. En plus la distinction bleu-vert est l'une des plus difficiles à détecter pour certaines nuances, pour des raisons biologiques mais aussi culturelles. 

Pourtant, ce soir, pour retrouver Madame Pomme, il a mis une veste bleue. Étrange, non ? Dehors, le noir s'est stabilisé et les lumières se font rares.

Il aime essayer de comprendre ce qui se cache derrière les lumières. Une ligne de lampes au loin désigne-t-elle une usine, une route, un centre commercial, une base secrète d'espions déguisée en entrepôt ? Une lumière isolée est-elle un château hanté, une maisonnette pleine de confinés ou un réverbère oublié sous lequel un couple d'amoureux s'embrasse ? Il ne voit pas très bien, mais cela ne l'empêche pas d'essayer de deviner.

...

Le train a ralenti. On doit arriver au passage habituel où tout est en travaux. Cela dure depuis si longtemps... Plus personne n'y fait attention. Pourtant, il lui semble qu'on ralentit moins que les autres fois ? Serait-ce une amélioration ? Monsieur Pomme n'ose pas y croire. Ah ! Une station-service bien éclairée juste à côté et une camionnette blanche en train de faire le plein. Enfin une information. Presque une aventure ! Et si c'étaient des bandits en train de préparer un mauvais coup ? Et si c'était la camionnette du plombier qui doit venir chez lui depuis des mois et qui ne répond pas à ses appels. Pris d'une inspiration soudaine, Monsieur Pomme prend son téléphone et appelle le plombier. Pas de réseau.

Il avait oublié. Il y a tellement d'endroits sur cette ligne sans réseau mobile qu'il serait plus rapide de compter les endroits où il y en a. Il repose son téléphone. Trop tard, l'envie de plombier lui est passée. 

Le train roule au pas maintenant. Monsieur Pomme est rassuré. C'est comme d'habitude alors. Il est même presque rassuré, un paradoxe de plus. Il se souvient de tellement d'incidents sur cette ligne... On verra, se dit-il en replongeant dans ses rêves. Il sursaute quand ses oreilles se bouchent. Un tunnel. La sirène du train qui se salue lui-même, mais bien loin du chant des sirènes d'Ulysse. Un son étrange, comme un canard enroué, ou une oie triste. D'ailleurs un train, c'est le royaume du bruit. De bruite. De toute nature. Pas d'enfant criard cette fois remarquez. Normal. Avec le confinement, ceux qui voyages le font la plupart du temps pour des raisons professionnelles. Même si c'est mercredi aujourd'hui.

...

Monsieur Pomme est à peu près à mi-parcours. C'est long, mais les pépins de Madame Pomme se rapprochent. Il vient d'avoir idée. Et si le groupe de combattantes dont parlait Madame Pomme était un groupe encore très réduit ? Même quasiment composé d'elle-même et de personne d'autre ? Si cet appel qu'il avait entendu était simplement un appel pour attirer d'autres personnes, fruits, pommes ou chats ? Peut-être que ce groupe en formation l'accepterait lui, Monsieur Pomme. Il n'est clairement pas "une combattante", mais si c'est pour aider une cause défendue par Madame Pomme, il est prêt à tout ! Il y a des groupes féministes qui acceptent des hommes chez les humains. Pourquoi pas chez les pommes ? Cette idée lui plaît. Il faudrait qu'il trouve un moyen détourné pour en parler à Madame Pomme. Un moyen intelligent qui ne lui mettrait pas le ver de terre à l'oreille... Monsieur Pomme cherche des phrases d'approche : "Tu crois qu'il y a des combats utiles à mener aujourd'hui ?" ou "Tu penses que je pourrais être utile à la cause des pommes ?" ou "J'ai envie de militer, tu aurais des pistes ?"... Non, tout cela est trop direct et Madame Pomme trop fine. 

Monsieur Pomme se replonge dans sa rêverie, dans ce petit lac de lumière qui se déplace à bonne vitesse maintenant dans un vide noir et sans vie visible. Tout y est tranquille. Trop tranquille. 

Mais le contrôleur passe. Un bon gros humain bien imposant et souriant, même sous son masque. Il a l'air en forme. Il complimente une dame quelques sièges devant Monsieur Pomme en lui disant : "Vous savez que les femmes ont un avantage sur les hommes quand elles portent le masque ? Elles restent séduisantes même avec". Plusieurs personnes rient (de plusieurs couleurs dont le jaune). Monsieur Pomme ajoute " Ah bon ? Nous les h/pommes on n'est pas séduisants ?". Le wagon sourit. Le contrôleur est parti. Vraisemblablement il fait la même plaisanterie dans chaque voiture de la rame et à chaque voyage. Pas facile, la vie d'un contrôleur ! Monsieur Pomme se demande d'ailleurs pourquoi on les appelle des contrôleurs puisqu'il n'a pas contrôlé les billets...

Le train ralentit, accélère, ralentit. Monsieur Pomme parie qu'il y aura du retard, mais il est difficile de savoir combien. Ils appellent cela la régulation du trafic. Le trafic ? Le trafic international de drogue ou d'argent sale ? La régulation, c'est une expression politiquement correcte pour désigner l'imprévu et les retards. Un mot creux comme il y en a tant. Un mot qui couvre plein de situations différentes possibles. Surtout qu'on imagine derrière cette régulation un Grand Régulateur, une Autorité de Régulation qui décide de réguler, seul sur son trône dans son Palais de la République ou d'ailleurs. Car il n'y a pas de décision sans décideur, même si c'est une machine qui décide, elle a été parmétrée pour décider d'une manière donnée. Dans quelques années, les IA décideront peut-être à la place des humains - pauvres humains - selon des algorithmes qu'aucun humain ne comprendra. Mais qu'est-ce que cela changera aux trains en retard ? Qu'il y ait ou pas de bonnes raisons, les retards restent des retards.

Monsieur Pomme est pleinement réveillé maintenant. Un peu énervé. Tout ce qui retarde le moment où il pourra serrer les pépins de Madame Pomme contre les siens l'énerve. Comme d'habitude ! D'ailleurs c'est bientôt la gare d'avant, celle où il doit appeler Madame Pomme pour qu'elle vienne à sa rencontre comme dans ce beau film une pomme et une pomme...

Le train file à toute vitesse pour rattraper son retard. Il va être temps de publier ce billet. Dès qu'il aura du réseau. Monsieur Pomme vous envoie une bise en vous demandant de lui pardonner pour ce billet ferroviaire.

PS : juste 10 minutes de retard... Une paille

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