mercredi 10 septembre 2014

Révolution au poignet

Apple a présenté hier soir sa montre. Vous lirez ailleurs plein de trucs sur cette Apple Watch. Mais voici ce qui me semble important : L'Apple Watch n'est pas une montre.

Souvenez-vous de ce qui fait le credo d'Apple : concevoir et vendre des systèmes, en investissant de nouveaux marchés et en créant de nouveaux usages. Apple a rarement inventé complètement des technologies disruptives, mais Apple a souvent réussi à créer des systèmes qui ont réussi à s'imposer grâce à une alchimie complexe à construire et simple à utiliser.

Les premiers ordinateurs Mac ont permis d'assembler des techniques de bric et de broc pour en faire ce qui et devenu aujourd'hui la norme des ordinateurs : des interfaces utilisateurs qui se ressemblent toutes issues de ce modèle de base. Les anti-Apple rappellent toujours que les technologies existaient avant Apple, et ils ont raison, mais certaines technologies clés ont été créées par Apple ou rachetées par eux, et surtout l'assemblage tenait la route pour les gens normaux, pas les geeks et les genettes qui adorent encore de nos jours voir de la ligne de commande (si, si, il y en a, et pas seulement des informaticiens professionnels).

Le premier iPhone a bouleversé la vie de centaines de millions de gens, car qui oserait aujourd'hui sortir un smartphone non basé sur ces idées ? Comme pour les ordinateurs, Apple n'a pas la part de marché dominante (pour les téléphones c'est Google qui domine de la tête et des épaules, avec son modèle économique basé sur la publicité). Le premier iPhone était imparfait. Les versions 6 et 6 plus dévoilées hier sont un peu plus parfaites, 50 fois plus rapides et plus belles (une dimension nécessaire de tout produit). Mais finalement il n'y a pas de révolution ici : la liste des actions possibles avec un tel appareil s'allonge. Elle inclut le paiement sans contact, au cas où cette fonctionnalité se répandrait.

Le premier iPad a bouleversé le marché des ordinateurs en en créant un nouveau, celui des tablettes, omets bizarres et intermédiaires. Comme pour l'iPhone, personne ne savait trop quoi en faire. Un téléphone qui fait baladeur et ordinateur en même temps ? Ca a marché aussi pour l'iPad : un ordinateur réellement léger et entièrement tactile. Ce qui a compté, au-delà des applications et des périphériques, c'est le changement de lieu où l'on pouvait utiliser ces objets. l'iPad a amené l'informatique grand public sur le canapé, au lit, dans le transports, dans les porte-documents des hommes d'affaires, sur les chantiers, dans les sacoches des médecins... En décomplexant l'usage de l'ordinateur, l'iPad a ouvert des marchés pour des applications très différentes de ce qu'on avait avant. Alors, si le marché de l'iPad baisse, comme celui des tablettes et des ordinateurs, rien d'alarmant. Les informaticiens sourient en disant que c'était une fausse bonne idée. Ils se trompent comme souvent, car ils oublient les besoins des utilisateurs et la capacité d'inventivité, d'innovation et de créativité des utilisateurs pour trouver des solutions à leurs problèmes grâce à ce type de système. Rappelez-vous qu'au début personne ne comprenait l'iPad : juste un gros iPhone, disaient les critiques. La taille est importante pourtant. La taille dicte des usages différents, et seuls les usages comptent.

Apple nous a vendu un système global (matériels, logiciels-applications, réseaux-nuages, périphériques, boutiques en ligne, marketing-paiement...) qui apporte plein de confort et qui est ouvert même s'il reste propriétaire. Ce n'est pas un paradoxe et même les logiciels libres ou ouverts ou à code ouvert ont de temps en temps les mêmes difficultés. A la maison, Apple a essayé de nous vendre l'idée du Hub (le noeud) qui coordonne l'activité de pleins de machins périphériques. Un ordinateurs, plusieurs iPad autour par exemple. Ce modèle de hub domestique est riche d'évolutions, quel que soit le constructeur, avec un développement prévisible de la domestique. Mais il a été rejoint par un modèle plus vaste basé sur le nuage, le cloud, permettant d'étendre cette "caverne de Platon" au monde entier. C'est un modèle à la fois séduisant mais aussi très effrayant, pour la liberté de chacun, sa sécurité et pour la mémoire eu sens général du terme.

Apple s'intéresse donc à l'être humain lui-même maintenant. Celui qui se déplace, qui bouge, qui sort. La présentation d'hier me semble clair : Apple sonne le début du hub humain, celui qu'on transporte sur soi. L'iPhone en est le centre et tout le reste les périphériques. L'Apple Watch est le premier de ces périphériques. Il déporte les activités au poignet et profite des capacités du poignet avec ses capteurs. Ce périphérique (qui fonctionne avec l'iPhone) sera suivi d'autres et décliné. C'est le premier membre d'une nouvelle famille dont le coeur reste l'iPhone, l'iPhone étant lui-même membre d'une famille plus vaste à l'échelle de la maison, du bureau et du monde. Et les critiques répéteront qu'il y a déjà sur le marché des périphériques de ce type... mais ils oublient les systèmes et les usages.... et la force du marketing d'un groupe comme Apple.

Si vous regardez cette "montre qui n'en est pas une", vous verrez qu'elle peut servir comme montre (pour ceux qui aiment en porter au poignet), mais que ce n'est que l'un de ses usages, et pas le plus important. Ceux qui aiment porter des bracelets et des bijoux trouveront-ils cet objet à leur goût. Tout est une question d'habillage et de taille de poignet. Mais, ô combien étrange, Apple propose deux tailles d'écran. Un peu comme les montres pour petits poignets et gros poignets (femmes ou hommes par exemple, mais pas seulement). Apple essaye donc de créer un nouveau marché et un nouveau système. C'est pas rien. Ce n'est pas gagné évidemment. Ce sera gagné quand Samsung copiera cette montre, en croyant que c'est une montre ;)

Alors attendez-vous à voir surgir d'autres "périphériques", à porter sur soi ou ses vêtements, et pas seulement au poignet. Apple a fixé les bases d'un nouveau système, avec une interface utilisateur adaptée, et différente de celle du téléphone. C'est l'un des points forts d'Apple, les interfaces utilisateur et la simplicité des connexions.

On attend avec impatience de pouvoir la tester en vrai, ici sur ce blog (message subliminal/surliminal à la division "relations avec la presse" d'Apple ;))


mardi 9 septembre 2014

Ecosse indépendante : oui évidemment

Le 18 septembre aura donc lieu le référendum pour l'indépendance de l'Ecosse. On commence à en parler de plus en plus parce que les scores se resserrent entre les deux camps. Listons ici quelques points intéressants, vu de l'extérieur et surtout de France. Loin de nous évidemment l'idée d'influencer ce scrutin qui ne nous regarde pas.

- Le premier sondage qui donne le oui (à l'indépendance) vainqueur date de samedi. Un nouveau sondage d'aujourd'hui donne les deux camps à égalité. En fait le oui progresse depuis un ou deux mois et surtout depuis un débat télévisé raté pour le défenseur de la Reine. Jusque là, les anglais étaient sereins, flegmatiques. Mais le légendaire flegme anglais semble se fissurer. De toutes façons, l'Ecosse a déjà gagné. Avec ou sans indépendance elle obtiendra des garanties et des avantages jusqu'alors toujours refusés par Londres. Et puis, si les indépendantistes perdent, ils peuvent toujours recommencer dans quelques temps. C'est un combat gagné d'avance. Mais tout ceci se joue aussi sur fond des élections législatives de mai 2015 avec beaucoup d'enjeux à la clé, y compris pour ou contre l'Europe.

- L'Ecosse est riche, principalement à cause du whisky pétrole. Dans un pub écossais on a quelques bières et plein de whisky alors que c'est le contraire dans un pub anglais (on ne parlera pas des pubs irlandais ici puisqu'on y trouve de tout en quantité). Au-delà des multiples problèmes liés à une séparation et à la création d'un nouvel Etat, on remarquera que c'est déjà le cas au rugby par exemple ou dans d'autres sports. De plus l'Ecosse est plutôt travailliste et l'Angleterre conservatrice.

- Si cette indépendance se fait, comment appeler les nouveaux ensembles ? Vous connaissez la différence entre la Grande-Bretagne (la grande île) et le Royaume-Uni (La Grande-Bretagne plus l'Irlande du Nord) :
- Au 13° siècle, l'Angleterre absorbe le Pays de Galles qui devient une région de l'Angleterre
- Début 17°, la reine Elisabeth I d'Angleterre meurt vierge et donc sans héritier et c'est le roi d'Ecosse qui lui succède
- Début 18°, l'Angleterre et l'Ecosse s'unissent formellement
- Début 19°, l'Irlande les rejoint
- au XX° siècle, en 1922, l'Irlande devient indépendante, sauf l'Irlande du Nord qui reste
La Grande-Bretagne, en tant qu'île, serait donc divisée entre plusieurs états indépendants. Devrait-on parler de Grande-Bretagne du Sud ou d'Anglogalles ou simplement d'Angleterre (sauf si les gallois en venaient à souhaiter la même chose) ? Quid de l'Irlande du Nord et du coup de fouet donné aux indépendantistes irlandais qui veulent reconstituer une Irlande unie ?

- Parlons drapeaux. Vous remarquerez que le Pays de Galles n'est pas là. Ils ont bien un drapeau mais il n'est pas repris dans l'Union. Ils sont été absorbés depuis si longtemps qu'on n'en parle plus.

C'est le drapeau du Royaume-Uni actuel

C'est le drapeau de l'Ecosse actuelle et future

 C'est en exclusivité le drapeau du futur Royaume-Uni rétréci (sans Ecosse)

C'est le drapeau de l'Angleterre actuelle, et future si l'Irlande du Nord s'en va aussi

- La couronne d'Angleterre est ennuyée et farouchement opposée à cette scission. Ca ferait tache sur le règne d'Elisabeth II. Tous les défenseurs de la Reine prennent la défense du Non. Même en France ou notre Stéphane Bern national et royal, le Léon Zitrone des temps modernes, est donc également opposé à cette indépendance. Parmi les armes sorties pour contrer l'indépendance, on notera l'annonce, au bon moment, de la seconde grossesse du couple royal que tout le monde suit à la loupe. Notre inénarrable Stéphane Bern a même osé dire tout haut que cette annonce était un plus pour le camp du Non et qu'il allait influencer les hésitants à rester dans le Royaume-Uni. Gonflé, hein ?

- La France a toujours été plus proche des écossais que des anglais, depuis les Stuart c'est à dire quelques siècles. Une amitié historique existe entre les deux peuples, alors qu'avec les anglais on a en général plus de mal en France. Mais on est ici dans le domaine de la rumeur et du cliché. Les liens sont forts avec les deux nations et la confusion soigneusement entretenue par les anglais entre anglais et britanniques est un facteur puissant d'amalgame. Au moins cette affaire aura en France l'intérêt de mieux nous faire connaître nos voisins. Et de réveiller des tendances indépendantistes par-ci par là, car finalement ces grandes régions qui vont être créées en France permettent de renforcer les régionalismes. Et les tenants d'une Europe des Régions sont de plus en plus nombreux, comme si l'échelon national était de moins en moins important.

- On n'a pas fini d'en entendre parler jusqu'au 18 septembre. Ca nous changera un peu. Et ça permettra à tout le monde de se replonger dans ses cours d'histoire et d'éducation civique : Quelle est la différence entre un peuple, une nation, une patrie, un Etat ? (Et ne venez pas nous parler du Tournoi des Six Nations). Réponse académique ici mais le débat n'est pas tranché et la réponse évolue au cours du temps et selon les ténors qui en parlnt. Le mot patrie dans la bouche d'une Le Pen n'a pas le même sens que dans celle d'un François par exemple.

lundi 8 septembre 2014

L'astéroïde n'est pas tombé, mais le budget va tomber, c'est sûr

Eh oui, hier n'était pas la fin du monde, vous pouvez respirer. Il y a bien eu quelques météorites habituels par-ci par là, comme dans la capitale du Nicaragua, mais rien de grave. La Terre peut continuer à (mal) tourner.

Cette semaine par contre s'annonce plein de sueurs froides pour le gouvernement et François. Il s'agit de poser sur la table le 12 - vendredi - la première version du budget 2015. Tout le monde s'agite égoïstement en coulisses pour ne pas se faire couper - son budget. Ceux qui doivent faire la synthèse s'arrachent leurs cheveux - bien que pour la plupart il ne leur en reste pas beaucoup ! Tout va être dans l'effet d'annonce. C'est un exercice d'équilibriste comme à chaque fois, mais cette année, la confiance n'est plus au rendez-vous et l'adage "gouverner c'est choisir" est particulièrement vrai en ce moment.

Puisque - par postulat politique - tout le monde sera mécontent, autant faire ce qu'on croit être le mieux non ? Il est impossible en effet de satisfaire à la fois la Commission européenne, le PS dans son ensemble, les ailes gauches du PS, le reste de la gauche, l'opposition ou plutôt les oppositions, les ministres, les différents lobbies, les contribuables, les jeunes, les retraités, les femmes, le militaires et les autres. Il serait plus simple de mécontenter tout le monde. Après tout, la cote de François ne peut pas baisser plus car elle est déjà à peu près nulle. Il suffira d'avoir une majorité pour voter le budget et comme cela sera voter oui ou mourir, les députés voteront le budget, après force déclarations de principe, après quelques amendements marginaux pour montrer leurs muscles, et après quelques psychodrames médiatiques.

Finalement, ne pas être populaire du tout et pouvoir gouverner sans s'en soucier, c'est un avantage. Comme de toutes façons les résultats de n'importe quelle politique économique ne seront pas visibles avant des mois ou des années, il faut y aller franchement. C'est en tous cas le conseil que je leur donne, à nos gouvernants. N'oublions pas également que, quelquefois le budget voté avant la fin de l'année, ce budget sera faux et devra être corrigé comme à chaque fois. Il s'agit d'un exercice psychologique avant tout. Et la psychologie n'est pas le fort de ce pouvoir, mais ça on le savait depuis longtemps.

Remarquez, la psychologie n'est pas le fort des politiques en ce moment. Fillon annonce un plan de rigueur massif et très droitier, Juppé a fait ouvrir sa librairie favorite en avance pour acheter le brulôt de Valérie, Sarkozy n'a pas encore choisi son moment pour se déclarer candidat à tout - il attend le budget, c'est certain, pour apparaître comme le sauveur - on aura tout vu ! Quand à Marine Le Pen elle se croit déjà arrivée au pouvoir. D'une certaine manière elle l'est puisque tout le monde est forcé d'adopter certaines de ses idées pour désamorcer sa bombe.

Pendant ce temps, les élèves commencent leur première vraie semaine de cours à l'école. Eux au moins sont partis sur un bon rythme, loin de toutes ces agitations éphémères. Ceux qui sont en quatrième étudieront cette année les grandes révolutions - XVIII° et XIX° siècle... On se prend à rêver à la prochaine ! En attendant, regardez ci-dessous "La révolution des crabes" - chef d'oeuvre.



dimanche 7 septembre 2014

Du temps de cerveau pour… une nouvelle gare à l’an neuf

C’était le jour de la grande Braderie et Jules avait réussi à se trouver un petit coin à l’ombre, pas loin du grand Café pour installer son tapis sur le trottoir. C’était plutôt un drap blanc qu’un tapis d'ailleurs, mais il était tout propre, d’une blancheur éclatante et les objets ressortiraient très bien dessus.

Jules était accroupi sur un coussin rouge brodé d’or, un vrai paradoxe quand on regardait Jules en face. Jules avait tous les attributs d'un clodo banal. Ce qui le différenciait des autres était qu’il avait l’air très propre et qu’il ne sentait pas mauvais. Evidemment il y avait le coussin brodé et le drap blanc immaculé. Et tous les passants lui jetaient un regard. Jules était vieux et ça se voyait de loin, mais il avait un sourire charmant et des yeux qui pétillaient en permanence

Son stand était tellement différent des autres ! Et tous voyaient le paradoxe entre le stand et son propriétaire. Jules le savait. Il avait choisi ses habits très soigneusement ce matin pour provoquer chez les acheteurs ce premier regard intéressé. Ensuite, de par sa longue expérience, il savait que les passants regarderaient le tapis et ce qu’il avait à vendre. Cette petite mise en scène avait pour unique but d’amener les passants à se pencher pour mieux voir ce qu’il avait disposé sur son tapis, de leur donner envie d’acheter, car cela ne coûtait pas cher et cela ressemblait à une sorte d’aumône. Pour compléter le tout, Jules avait à côté de lui un vieux sac en plastic informe.

Au début, les stands voisins avaient regardé Jules d’un mauvais oeil évidemment, car cela risquait de leur nuire. Mais après tout la grande Braderie était ouverte à tous et Jules avait autant le droit d’y être que les riches brocanteurs de la Ville. Et puis, ça s’était calmé, plus personne n’avait pensé à Jules car les premiers acheteurs étaient arrivés et chacun s’était affairé autour de son stand. Jules n’avait pas tiqué. Il n’avait rien dit à personne. Il donnait juste une petite carte à chacun. Il n’y avait pas de panneau. Rien. Juste la pile de cartes et les objets sur le tapis. Tout le monde en avait conclu que Jules était muet.

Sur la carte, peu de choses :
Jules
Tapis blanc près du grand Café

Choisissez une perle de bonheur
Donnez ce que vous voulez
Si vous souhaitez la garder
Donnez ce que vous pouvez
Sinon rendez la perle

La journée avait bien commencé. Jules était là depuis une dizaine de minutes quand le petit garçon du voisin se dirigea vers son tapis. Il savait déjà lire, mais à peine plus. Il regarda Jules avec un grand sourire, prit une carte et la déchiffra lentement. Puis il regarda le tapis. Il était constellé de billes de couleur. Le petit garçon ne savait pas vraiment compter mais il y en avait beaucoup plus que ses doigts. il regarda les « perles de couleur » et son regard se vrilla sur l’une d’elles, une bleu-mauve avec des reflets argentés. il tendit la main pour l’attraper, mais il ne put la toucher. Il y avait comme une sorte de bulle tiède autour. il se souvint alors qu’il fallait donner quelque chose pour voir la perle et se mit à fouiller ses poches. Il réfléchit intensément quelques instants et tendit à Jules un joli bouton de culotte. Jules prit le bouton, le mit dans son sac et lui tendit la perle avec un grand sourire.

Le petit garçon regarda la perle qui était dans sa main. On aurait dit que rien d’autre n’existait. Il semblait fasciné. Il voulut s’éloigner pour aller montrer la perle à son père, mais ses pieds refusaient de bouger. Alors il regarda Jules. Jules lui montra la carte et le petit garçon sut qu’il devait rendre la perle ou donner tout ce qu’il pouvait. Jules lui sourit mais tendit la main pour récupérer soit la perle soit son paiement. Le petit garçon n’hésita pas longtemps. Il vida toutes ses poches dans la main de Jules. Il y avait là des trésors accumulés pendant toutes les vacances, son élastique préféré, trois paires d’ailes de mouche et un caillou magique. Jules le regarda faire puis referma sa main et l’éloigna du petit garçon. Il avait dit merci avec les yeux et le petit garçon lui dit merci avec tout son être. En quelques secondes il était de retour auprès de son père pour lui faire admirer sa nouvelle découverte. Le père lui jeta à peine un regard. Il ne voyait qu’une bille colorée, même pas jolie et se désintéressa de son fils. Celui-ci alla voir ses copains pour leur montrer. Il savait que eux apprécieraient à sa juste valeur cette perle.

Jules sourit. Il avait eu son premier client de la journée et tout se passait comme prévu.

Au bout de quelques minutes, une bande de gamins arriva devant le stand de Jules. Son premier client les avait visiblement rancardés. Tous s’attroupèrent devant le tapis et gloussèrent de plaisir. Chacun choisit sa perle et la même scène recommença. Lorsque la petite troupe de moineaux se fût envolée, chacun avec sa perle, Jules avait un sac un peu plus rempli. Il avait donné plusieurs cartes à chaque enfant et ceux-ci les distribuaient sur la Place tout en jouant avec leur perle. Les gamins avaient l’air si heureux que tous les badauds leur souriaient.

Le stand de Jules attira ainsi son premier client adulte une vingtaine de minutes après son arrivée. La même scène se reproduit, sauf que le passant avait donné une pièce pour toucher sa perle, puis avait laissé tout ce qu’il portait sur lui à Jules, avec son portefeuille bien rempli. Jules l’avait remercié avec les yeux et l’homme était reparti les yeux et le coeur pleins de joie et de bonheur. Dix minutes après, l’homme avait rameuté ses copains. Personne n’avait voulu croire qu’il avait donné son argent pour une petite bille grise et sans intérêt. Mais l’éclat de joie qui brillait dans les yeux de l’homme avait décidé ses copains à venir voir de quoi il s’agissait. Cinq minutes après, tous repartaient avec leur perle. Jules était riche de plusieurs portefeuilles, des clés et des papiers de deux voitures et de quatre montres. Jules avait donné des cartes à chacun mais la petite pile de cartes n’avait pas l’air de diminuer. Pareil pour les perles sur le tapis. On aurait même dit qu’il y en avait de plus en plus.

Le client suivant fut un policier. Quelqu’un lui avait donné la carte et raconté son histoire. Le policier avait trouvé ça louche et sentait une possible arnaque. Il se dirigea donc vers le tapis de Jules avec un air maussade pour examiner ce que ce gaillard-là trafiquait, non mais ! Jules lui tendit une carte avec son sourire habituel et le policier lui demanda tout de suite ses papiers. Jules sortit de sa poche un vieux permis de conduire illisible. Le policier le regarda d’un air méchant. Jules ne répondit à aucune de ses questions et le policier ne put décider si Jules était muet ou s’il jouait la comédie. Il voulut lui dire de se lever et de l’accompagner au poste quand son regard fut attiré par l’une des perles. Ensuite il ne la quitta plus des yeux et se baissa pour l’attraper. Sa main ne pouvait la toucher, comme tous les clients avant lui. Lorsque Jules lui tendit la main, il répondit qu’il voulait juste la voir et qu’il ne voulait rien donner. Jules retira sa main et le policier prit la perle. Il ne comprenait pas ce que cette perle lui faisait, mais il sentit que c’était un cadeau inestimable. Evidemment il voulait la garder, mais à ce moment précis un coup de sifflet retentit de l’autre côté de la Place. Le policier se releva d’un bond, son sens du devoir en éveil et ses muscles prêts à bondir. Mais ses pieds ne ovulèrent pas bouger. Le policier eut l’air surpris. Il voulait garder la bille mais des années d’entrainement l’avaient conditionné à réagir instantanément à de tels coups de sifflet. Il lança la bille à Jules sans réfléchir puis se mit à courir vers le sifflet. Jules le regarda quelques instants, puis il écrasa la bille dans sa main.

A part ce client-là, Jules n’eut que des acheteurs toute la journée. Bientôt, avec le bouche-à-oreille, presque tous les passants s’attroupaient autour de son stand. Ceux qui avaient déjà acheté une perle rameutaient leurs connaissances. Et Jules distribuait toujours autant de cartes, avait toujours autant de perles sur son tapis toujours immaculé, et remplissait son sac en plastic qui avait toujours l’air à moitié vide. Il avait amassé une fortune.

Tous ceux qui avaient une perle étaient souriants. Une fois passée le temps de la découverte, ils avaient mis la perle dans leur poche et la sortaient de temps en temps. Certains faisaient la tête. Ils n’avaient pas voulu aller voir Jules pour plein de raisons différentes et ils trouvaient tout cela absurde. Les plus mécontents étaient les brocanteurs quei avaient de moins en moins d’acheteurs, puisque la plupart de ceux qui venaient les voir avaient beau perte souriants et adorer leurs objets, ils n’avaient pas d’argent pour les acheter. Certains s’étaient mis au troc, mais cela ne marchait pas bien fort.

Le soir arriva, et tous commencèrent à remballer leurs stands. Lorsque le policier revint sur la Place, elle était déjà à moitié vide. Il avait été très occupé toute la journée et n’avait pu se dégager. Mais maintenant son service était fini et il voulait revoir cette perle qui l’avait tellement impressionné le matin. D’autant plus que presque la moitié de la Ville avait une perle à cette heure ! Quand il arriva à côté du grand Café, Jules était en train de remballer. Il avait déjà mis son coussin dans son sac en plastique toujours à moitié vide. Il était en train de replier son tapis par les quatre coins pour en faire un ballot. Mais Jules était physionomiste. Il reconnut le policier. Le seul de la journée à ne pas avoir craqué pour sa perle. Jules lui tendit une carte. Le policier la lut, sous le coup de la surprise. Quand il leva les yeux, Jules était parti. Il ne restait aucune trace de lui, sauf cette carte sur laquelle était écrit le texte suivant :

Jules

Sans perle de bonheur
Le bonheur est possible
Mais si vous ne donnez pas 
Tout ce que vous pouvez
Il restera inaccessible